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Archives 1996. Économie de la drogue, mode d’emploi

Il y a 30 ans, le Maroc découvre, avec la campagne de lutte antidrogue, toute une économie fondée sur l’argent sale et les connexions internationales.

Publié le

«Entre la contrebande et la drogue, j’ai bien peur que le Maroc ne soit réduit actuellement, comme la Colombie ou je ne sais quelle autre république bananière du tiers-monde, à une image de pays mafieux».

À Casablanca, les propos de cet industriel souhaitant garder l’anonymat reflètent en réalité toute la problématique de la campagne d’assainissement. Il y a trop longtemps que cela dure, disent les autorités. Mais pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant de sévir, s’interroge l’opinion publique.

Hmidou Dib, El Yakhloufi, Derkaoui, Ahmout, entre autres parmi les plus importants des trafiquants de drogue, sont aujourd’hui sous les verrous. Les douaniers, les policiers, les agents d’autorité, voire les politiciens qui les ont couverts, ne le sont pas tous.

Du moins pas encore. «Autrement, il n’en resterait pas beaucoup pour s’occuper des affaires des citoyens, à supposer que leur travail, jusque-là, ait été de servir l’intérêt général», ironise l’homme de la rue.

Une économie fantôme
À Tanger, mais aussi dans les autres villes du Nord, voire dans le centre du pays, des «affaires» ont fleuri pendant des années dans des secteurs productifs, pour servir d’écran à de grandes manœuvres de blanchiment d’argent sale.

Des terrains agricoles ont été achetés au prix fort, et toujours en cash, pour abriter des manufactures de petite taille, pour ne pas éveiller des soupçons. Pour pouvoir bénéficier des autorisations nécessaires, les complicités monnayées sont devenues des pratiques courantes.

L’essentiel étant d’intégrer le circuit commercial, avec tout ce que cela suppose comme ouverture de lignes de crédits bancaires, permettant une circulation «normale» des «narco-dirhams». Briqueteries, usines de confection, stations de conditionnement de produits agricoles, conserveries agroalimentaires ont été investies par les «nababs» du trafic des stupéfiants.

Mais un autre objectif était également poursuivi : «travailler» la drogue en toute quiétude. Selon certaines informations, des entreprises ayant pignon sur rue dans le centre du pays ont servi de centres emplisseurs pour le haschich venant du Rif.

Des quantités de chira ont ainsi été découvertes dans les plis de rouleaux de tissu, voire dans les doublures de produits de confection destinés à l’export.

Dans des boîtes de fer blanc, devant contenir des olives destinées à l’export, les contrôleurs ont pu découvrir des plaquettes de haschich soigneusement conservées. Et les exemples abondent au point de constituer une véritable matière première pour alimenter les serial thrillers.

En outre, ces centres, concentrés sur l’axe Casablanca-Mohammédia et Salé-Kénitra, ont fourni une excellente couverture aux trafiquants pour expliquer leur enrichissement personnel.

En plus, exerçant dans des secteurs tournés vers l’exportation, ces entreprises ont permis d’offrir une base de transit aux réseaux latino-américains de cocaïne. La coopération internationale entre le Maroc et ses partenaires étrangers a abouti à l’arrestation de nombreux narcotrafiquants espagnols.

De sources diplomatiques, le nombre d’Espagnols arrêtés dans le Royaume suite au démantèlement de réseaux nationaux avoisine 80. Plusieurs d’entre eux ayant déjà eu maille à partir avec la justice de leur pays dans le cadre de l’opération Piton menée en 1990 par le juge Baltasar Garzon.

Un rapport de la Drug Enforcement Agency (DEA) aurait levé le voile sur ces connexions. Mais les diplomates américains en poste à Rabat ne font pas de commentaire sur cette information.

Assainir supposerait donc s’attaquer à ces industries fantômes. Assainir supposerait aussi s’occuper des parrains. Car qui peut encore croire que toute cette économie, avec ses réseaux et son infrastructure, ait pu fleurir de la sorte, sous la barbe et le nez des autorités ! «Le temps des couvertures est révolu», nous a-t-on dit. Encore faut-il le prouver…

Reste le problème des régions du Nord. «Dopées» depuis des années par l’argent de la drogue, elles se trouvent aujourd’hui dans une situation difficile.

Nombre d’observateurs s’accordent en effet sur la nécessité pour l’État de mener une politique volontariste et immédiate dans ces provinces. Le chômage et la pauvreté sont des ferments propices à tous les dangers. Maintenant que l’opération d’assainissement a commencé, il faut aller jusqu’au bout.
M.M. ET A.E.M.

CamScanner 23-02-2026 10.11