Chronique
Une économie des savoirs ou le non-destin !
Le monde post-mondialiste qui se construit sous nos yeux sur les décombres des ères bipolaire et unijambiste est en train de renverser la hiérarchie des menaces globales qui guettent l’humanité. Dès aujourd’hui, l’ignorance arrive en tête de ces menaces collectives.
C’est bien cette ignorance qui plombe les trois cinquièmes de l’humanité dans le vaste capharnaüm du populisme quasi tribaliste, du charlatanisme sous toutes ses coutures, des «fatwatites» aiguës trans-islamistes qui contaminent les populations musulmanes majoritairement analphabètes par dizaines, voire par centaines de millions, des fake news qui ne rencontrent que rarement l’esprit critique pour les neutraliser, etc. Pour tout dire, l’irrationnel triomphe crescendo au sein de populations de médiocre scolarité.
Pourtant, l’ignorance et, in fine, le déficit en formations pointues et ciblées ne sont nullement une fatalité. Les mastodontes asiatiques de la technologie l’ont parfaitement compris. Et ils ont commencé par le commencement. C’est ainsi que, bien avant qu’ils s’en allassent copier les inventions industrielles et technologiques occidentales afin de les égaler puis les surpasser à plus d’un registre, les Dragons asiatiques, Chine populaire en tête, se furent attelés à explorer le substratum des énergies culturelles, éthiques et conceptuelles fondatrices qui étaient à l’origine de la puissante émergence de l’Occident, notamment à la faveur de la Renaissance puis des Lumières.
Naguère, en fréquentant les cours magistraux de philosophie à la Sorbonne et à l’ex-Université de Vincennes, j’étais constamment intrigué par le nombre (déjà) considérable d’étudiants chinois qui se goinfraient goulûment des œuvres des grands penseurs occidentaux. Je m’en ouvris à un camarade chinois – il deviendra ambassadeur dans une foultitude de capitales européennes – qui me répondit : «Comment égaler l’Occident si nous ne nous appliquons pas à connaître les fondamentaux qui furent à l’origine de sa suprématie ?» Dès le VIe siècle av. J.-C. Sun Tzu écrivit dans son chef-d’œuvre ‘‘L’Art de la guerre’’ : «Qui ne connaît pas plus l’autre qu’il ne se connaît sera toujours défait».
À l’aube des années 80, le Maroc affichait un PIB cinq fois plus consistant que celui de la Chine (1.100 dollars par an et par habitant contre 205). Jusqu’en 1970, le PIB du Maroc dépassait de loin celui de la Corée du Sud. Sans parler du Japon alors fraîchement sorti de l’apocalypse nucléaire.
Cette émergence fulgurante des Dragons asiatiques ne doit rien au hasard ; elle est la conséquence logique de la généralisation effrénée des savoirs scientifiques et technologiques.
Durant les quatre dernières décennies, tandis que les Occidentaux se complaisaient dans leur avance économique en plafonnant les crédits alloués à la recherche et développement à un taux dépassant rarement les 2%, la Chine y consacrait l’essentiel de son énergie jusqu’à atteindre l’insolent taux de 20% ! Au chapitre des dépôts de brevets, la domination de l’Asie s’est accrue d’année en année avant de représenter l’année dernière 54,7% des demandes internationales de brevets. Même le «minuscule» État d’Israël figure dans le top 20 (15e) à cet égard.
Qu’est-ce à dire ?
Le Maroc qui peut légitimement s’enorgueillir de l’effort inédit engagé depuis deux décennies en matière de projets structurants ne peut contourner cette voie royale vers le développement socioéconomique véritablement durable, où trônent quasi exclusivement l’éducation, la formation et l’accumulation des savoirs dans les secteurs qui feront l’économie de notre siècle. Pourquoi donc ? Pour paraphraser Malraux, je dirais que «le vingt-et-unième siècle sera celui de l’économie cognitive ou ne sera pas». Cette dernière a conquis et conquerra dorénavant tous les secteurs productifs de l’activité humaine sur notre planète. Absolument tous.
Certes, un début de conscience de cet impératif est clairement apparu dans le phrasé du fameux «Rapport sur le Nouveau modèle de développement», mais cette conscience demeure bien timide : d’immenses obstacles faits de certitudes, de lobbies et d’arrière-pensées continuent à barrer la route à une authentique et courageuse transcription des recommandations dudit Rapport dans la dispense des savoirs à tous les niveaux, du primaire à la recherche post-doctorante.
Certes aussi, l’université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), qui est arrivée en une décennie (2013-2023) à sortir du néant sidéral des Rhamnas pas moins de 13 écoles et instituts supérieurs dispensant des disciplines allant de l’ingénierie agraire à l’intelligence artificielle, en passant par les sciences des matériaux, constitue un fascinant exemple de volontarisme et d’innovation. Mais le courage politique de revisiter drastiquement et de fond en comble les champs programmatique et formatif de l’ensemble du système éducatif semble n’être pas encore au rendez-vous des urgences que sont l’emploi massif et la densification des classes moyennes.
L’ère des emplois débiles est, en effet, bel et bien révolue. En la matière, tous secteurs confondus, le binôme savoir-faire et faire-savoir est l’alpha et l’oméga de l’économie du savoir. De l’aéronautique au BTP, de l’agriculture à l’ingénierie culturelle, pour le Maroc, l’équation est simple : l’économie cognitive ou le non-destin !