Edito
Taux de déphasage entre l’économique et le monétaire!
Un coup de théâtre sur les planches à billets de Dar AS-Sekkah… Un déraillement du train d’assouplissement de la politique monétaire…
Augmenter ? Baisser ? Maintenir ? Ce ne sont pas les trois questions de Léon Tolstoï, mais les trois choix d’Abdellatif Jouahri. Chaque trimestre, il doit trancher quant au calibrage du taux directeur, le prix de l’argent, en gros…
Il s’agit de la décision majeure d’une politique monétaire structurée, elle renvoie un signal crucial aux marchés financiers et, par ricochet, à toute l’économie. Elle est censée donc reposer sur une observation objective de l’environnement national et international, sur une projection des indicateurs macroéconomiques, tout en favorisant (autant que possible) les politiques socioéconomiques tracées pour le pays.
Ces composantes ne semblent malheureusement pas réunies dans la dernière décision du conseil de Bank Al-Maghrib du 24 septembre, ayant statué pour le maintien du taux directeur à 2,75%. Un coup de théâtre sur les planches à billets de DarAs-Sekkah… Un déraillement du train de poursuite d’assouplissement de la politique monétaire où l’on pensait Abdellatif Jouahri embarqué.
Déjà en juin dernier, quand la banque centrale a procédé à une baisse de 25 pb, elle évoquait une embellie «sensible» de l’économie nationale et un retour durable à une stabilité des prix. Elle prévoyait, il y a six mois, une fin d’année 2024 sur un taux d’inflation moyen de 1,5%. Aujourd’hui, ses propres projections sont revues à la baisse et donc plus rassurantes : «L’inflation globale devrait décélérer de 6,1% en 2023 à 1,3% cette année», souligne son dernier rapport.
Bank Al-Maghrib est le premier à admettre que le cycle inflationniste est bien derrière nous. Sa lecture de la conjoncture économique et des comptes publics est d’ailleurs elle-même un plaidoyer en faveur de l’ouverture des vannes de financement pour l’économie. Extraits choisis : «stabilisation du déficit budgétaire et baisse prévue» ; «accélération de la croissance des échanges» ; «consolidation des avoirs de Bank Al-Maghrib» ; «reprise des activités non agricoles»…
Comme toutes les banques centrales, BAM est bien évidemment souveraine dans son temple du taux de financement. Ses homologues (américaine et européenne) ont d’ailleurs décidé de baisser leurs taux, donnant une indication supplémentaire du regain de confiance en l’économie mondiale. Abdellatif Jouahri a préféré, de son côté, rester otage de toutes les anxiétés de la planète et de radoter les mêmes incertitudes géopolitiques contenues dans tous ses derniers rapports : «enlisement de la guerre en Ukraine», «escalade du conflit au Moyen-Orient» pour privilégier le statu quo.
Son excès de prudence (lire p. 20) sonne en déphasage avec l’audacieuse dynamique économique dans laquelle est inscrit le Royaume. Sous la conduite du Souverain, le Maroc relève des challenges inédits (organisation d’un Mondial, généralisation de la protection sociale…), explore des domaines révolutionnaires (hydrogène vert, batteries électriques…), consolide sa souveraineté tout en faisant rayonner son attractivité…
Cet effort public observé, ressenti et mesuré même par les indicateurs propres de Bank Al-Maghrib aurait mérité d’être soutenu par un coup de boost au niveau des conditions de financement de l’économie. Une réduction du taux de la banque centrale aurait été un signal fort pour les investisseurs nationaux et internationaux et, vu le contexte, n’aurait jamais eu d’effets irréversibles sur notre système monétaire.
En la jouant trop en défense, à la manière d’«El Cholo» (lire P. 22), BAM laisse passer une opportunité de consolider cette cadence soutenue de la marche du Royaume vers un développement commun dans un État social avec comme fondements élémentaires le triptyque : santé, éducation et emploi. «Emploi qui fait défaut surtout dans le Maroc rural, en raison de la sécheresse, et qui explique la volonté de jeunes Marocains à émigrer par tous les moyens», commente paradoxalement Abdellatif Jouahri qui, étant sorti de sa raison financière, se redécouvre en sage sociologue…
En décideur responsable, il aurait sans doute mieux agi en favorisant les conditions de création d’emplois, en stimulant l’investissement, en œuvrant à l’abaissement du coût de financement…
