Edito
Du banc de touche au centre du jeu mondial
Le match du 13 juin sera donc bien plus qu’une affiche de poules. Ce sera l’image d’une nouvelle géographie du monde, celle où Rabat et Brasília ne se contentent plus d’admirer les grandes puissances depuis les tribunes, mais jouent avec elles, à armes égales, sur le même pré.
Ceux qui avaient l’âge de taquiner le ballon en 1998 s’en souviennent comme d’une cicatrice douce-amère. Maroc-Brésil, phase de poules, France 98. Un match où les cris de «Bassir ! Bassir ! Hoo ! Hou!» des gradins n’avaient pas suffi à conjurer la débâcle.
On avait frôlé le miracle contre l’Écosse, avant de voir le match Brésil-Norvège nous refermer la porte au nez des huitièmes. Ce goût d’injustice et d’inachevé qui, sans qu’on le sache encore, allait nourrir une tout autre ambition.
Vingt-huit ans plus tard, les Lions de l’Atlas reviennent au Mondial non plus en outsider intimidé, mais en champion d’Afrique 2026, classés dans le top 10 FIFA, co-organisateurs du Mondial 2030 aux côtés de l’Espagne et du Portugal. Ce n’est pas simplement une trajectoire footballistique. C’est le récit d’un pays qui a décidé de jouer en première division sur tous les terrains à la fois.
Le parallèle s’impose, saisissant : la montée en puissance des Lions de l’Atlas reflète celle d’un Maroc qui s’est structuré, construit, projeté vers l’avant. Pendant que le Royaume se dotait d’infrastructures de rang international – au premier rang desquelles l’Académie Mohammed VI de football – et d’une diplomatie sportive pleinement assumée, il récoltait les fruits d’un travail d’orfèvre.
La demi-finale historique au Qatar en 2022 n’en fut que la démonstration la plus éclatante. Sur le plan économique, même logique: hub continental, hub industriel, hub logistique, hub énergétique. Un pays qui a appris à tenir le ballon, à construire le jeu, à imposer son tempo.
Et voilà que le 13 juin, au MetLife Stadium du New Jersey, le destin offre une revanche que personne n’osait espérer en 1998. Maroc-Brésil, acte II. Mais cette fois, les rapports de force ne sont plus les mêmes, ni sur le terrain ni dans les chancelleries.
Car l’avant-match a déjà eu lieu, et il s’est joué à Washington. À l’initiative de l’Atlantic Council, les ambassadeurs des deux pays ont échangé durant près de quatre-vingt-dix minutes – durée d’un match, pas un hasard – sur «le pouvoir du sport en diplomatie».
L’ambassadeur du Maroc, Youssef Amrani, et l’ambassadrice du Brésil, Maria Luisa Ribeiro Viotti, ont acté que leurs deux peuples partagent une même passion viscérale du football et que leurs économies, loin de se tourner le dos, ont toutes les raisons de conjuguer leurs forces.
Le Maroc est désormais le deuxième partenaire commercial du Brésil en Afrique. Ce n’est plus un détail protocolaire, c’est le signe d’une relation qui s’est musclée, comme une équipe qui travaille ses automatismes saison après saison.
Amrani l’a formulé avec la netteté de celui qui a passé cinquante ans à peser chaque mot : le football est aujourd’hui un langage universel capable de transcender frontières et clivages, d’ouvrir des portes en quatre-vingt-dix minutes, là où la diplomatie met parfois des années à construire des ponts.
Cette formule, qui ferait un beau tifo dans les tribunes, dit en réalité quelque chose de plus profond : le Maroc a compris, avant beaucoup d’autres, que le soft power se gagne aussi en crampons.
Le match du 13 juin sera donc bien plus qu’une affiche de poules. Ce sera l’image d’une nouvelle géographie du monde, celle où Rabat et Brasília ne se contentent plus d’admirer les grandes puissances depuis les tribunes, mais jouent avec elles, à armes égales, sur le même pré.
En 1998, on regardait le Brésil comme on regarde une étoile inaccessible. En 2026, on lui fait face. Et on est prêts.
