Chronique
Un siècle d’amour et de curiosité
Edgar Morin s’est éteint le vendredi 29 mai à l’âge de 104 ans, nous laissant de précieux outils de gestion de nos esprits et de nos vies : la Méthode et la science de la complexité.
«Jusqu’au bout, c’est-à-dire ses 104 ans, Edgar Morin, né Edgar Nahoum, aura tenté de résister.
Contre le populisme, contre le totalitarisme, contre le nationalisme, contre la violence, contre les dommages causés à l’environnement, contre la colonisation israélienne, contre l’hégémonie du profit, contre les inégalités, contre la haine, contre la bêtise, contre tout ce qui divise et sépare.
Il n’a jamais renoncé, jamais baissé les bras».
C’est ainsi que la journaliste, essayiste et romancière Alexandra Schwartzbrod «résume» admirablement le siècle d’Edgar Morin dans son éditorial du quotidien français « Libération ».
Nous serions tentés de nous arrêter là pour l’hommage. Mais égoïstes que nous sommes, ne laissons pas passer l’occasion pour essayer, de notre côté, de prendre dans l’œuvre de Morin ce qui nous serait utile et salvateur, pour notre propre survie.
Et quel meilleur hommage que de s’inspirer de celui qui fut toute sa vie un chercheur indiscipliné, alertant sur les dangers d’une vision purement compartimentée du monde. À l’heure de la polycrise mondiale, son héritage conceptuel s’impose comme une grille de lecture indispensable pour le monde moderne, aussi bien politique que social et économique.
En économie, alors que le XXe siècle s’est construit sur le taylorisme et l’hyperspécialisation, pour lui, une entreprise, un marché ou une chaîne d’approvisionnement ne sont pas des machines prévisibles, mais des organismes vivants.
Il a appris aux dirigeants qu’optimiser chaque département de manière isolée détruit la valeur globale d’une organisation. Morin a théorisé exactement l’inverse : la «Pensée complexe», sa grande révolution intellectuelle contre le cloisonnement des disciplines.
Il a passé sa vie à tisser des ponts entre la sociologie, la biologie, la philosophie et la politique.
«La Méthode», sa somme monumentale publiée en 6 tomes entre 1977 et 2004, restera comme l’ordonnance médicale pour un monde malade de sa propre fragmentation, rappelant que tout est lié dans une époque obsédée par les algorithmes et la planification rigide. Pour lui, la stratégie ne doit pas être un programme fixe, mais un scénario ouvert capable de se modifier au premier signal imprévu.
Une autre culture du développement qui intègre les réalités humaines essentielles, comme l’amour, la souffrance, la joie et la dignité.
En écologie, bien avant l’émergence des critères RSE et de la finance verte, Morin publiait «Terre-Patrie» (1993). Il y démontrait l’interconnexion absolue entre la croissance économique, le bien-être social et la biosphère.
Sa disparition prive le monde des affaires d’un de ses plus lucides objecteurs de conscience, qui enjoignait de substituer la «politique de civilisation» à la simple course au profit.
Celui qui a traversé le siècle n’a pas été avare pour livrer le secret de sa longévité : «Je n’ai pas de recette de longévité, j’ai une recette de vivacité : garder en soi la curiosité de l’enfance et l’aspiration de l’adolescence». Et la méthode pour y parvenir : «Vivre, c’est naviguer dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitudes», ce qu’il a fini par résumer par «l’amour et la curiosité».
Humaniste engagé, il a continué jusqu’à ses derniers jours de prendre position sur les grands débats mondiaux, notamment en faveur de la cause palestinienne et de l’écologie.
En s’éteignant à l’aube de ses 105 ans, Edgar Morin nous laisse une dernière mise en garde : «À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel», et un ultime défi de gouvernance : «Intégrer la poésie, l’humain et l’imprévu dans nos équations économiques». La Culture est la Solution.
