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Chronique

Trump, le Nouveau monde et nous

Nos compatriotes gagneraient à abandonner les rengaines de l’ancienneté de nos relations avec les USA ou l’Europe pour évaluer le degré de nos rapports avec ces puissances. Cela relève dorénavant d’un passé bel et bien révolu.

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Le retour de Trump à la tête des USA est l’emblème le plus éclatant de la métamorphose profonde de notre monde mondialisé. Il est l’aboutissement logique du dépérissement de l’homopoliticus face aux angoisses des couches populaires et des classes moyennes violentées par la mondialisation, d’une part, et à la suprématie de la grande finance vis-à-vis de la démocratie, d’autre part.

RIP le monde où le dirigeant politique devait obligatoirement parcourir toutes les strates du système électoral, des élections municipales aux législatives, avant de prétendre à la magistrature suprême. Le Français Macron, l’Américain Trump ou encore l’Ukrainien Zelensky constituent les exemples les plus «flagrants» du dirigeant venu de l’extérieur de la sphère politique telle qu’on l’a connue durant trois siècles.

Que pèse aujourd’hui, en Occident, la parole des politiques face à la Bourse, aux agences de notation et à la haute finance? Pour sa santé et sa suprématie, la finance transnationale se fout royalement des millions de morts et de réfugiés, des États pulvérisés ou des villes dévastées ! Après tout, une guerre, ce sont des armes vendues et des villes reconstruites.

Beaucoup rient encore de la ridicule et célèbre sentence de François Hollande à la veille de son élection : «Mon ennemi, c’est la finance !» Le pauvre bougre n’avait pas encore compris que les économies mondiales ont été quasiment irrévocablement financiarisées et qu’il suffirait dorénavant qu’un pouvoir politique, quel qu’il soit de par le monde, ait la moindre velléité de contrer les humeurs des capitaux pour que les Bourses éternuent et les agences de notation le sanctionnent dans l’heure, l’acculant à s’endetter à des taux faramineux. À cet égard, la Grèce a offert au monde, en 2008, l’exemple concret d’une exécution en direct de la démocratie par le Marché-roi.

En 2016 comme en 2024, Trump a gagné en premier lieu contre l’État et l’establishment politique de Washington qui n’a pas vu venir le désespoir des «sans-rien» et son lot de populisme.

Voilà donc un milliardaire qui a gagné les élections grâce aux voix des déshérités ! Grand communicant devant l’universel et excellent «prêtre cathodique», il a parfaitement compris le sens du clash universel entre l’économie mondialisée et financiarisée, d’une part, et les cols bleus désemparés, parce que ne détenant pas encore les codes de cette postmodernité ravageuse qui peine à offrir une alternative sociopolitique et socioéconomique crédible.
Partout en Europe, y compris en Russie, le national-populisme triomphe. De l’Autriche à la France. De la Hongrie à la Hollande. C’est aujourd’hui au tour des USA de s’y replonger. Et Trump est là pour le faire triompher, y compris par le protectionnisme comme par la chasse à l’immigré-alibi !

Comme en 2016, Donald Trump a été porté à la Maison-Blanche par le pouvoir de l’image qui a déclassé dorénavant la quasi-totalité des pouvoirs réputés constitutifs de toute démocratie digne de ce nom. Or, ce pouvoir de l’image a prouvé ses redoutables capacités de manipulation, comme en ont témoigné les dégâts dévastateurs du funeste «Printemps arabe» et comme en témoigne aujourd’hui la fulgurante émergence du national-populisme un peu partout dans le monde.

Face à ces nouveaux paradigmes qui pilotent dorénavant notre monde, la diplomatie n’emprunte plus les vieux arguments se rapportant à la «concorde», aux «alliances» – les fragilités actuelles de l’OTAN nous en offrent l’exemple –, à quelque «ancienneté des relations bilatérales» ou même aux fondamentaux du droit international. Seul l’emboîtement des intérêts nationaux et (en termes de mouvements de capitaux) transnationaux compte aujourd’hui dans toute relation bilatérale.

Voilà pourquoi nos compatriotes gagneraient à abandonner les rengaines de l’ancienneté de nos relations avec les USA ou l’Europe pour évaluer le degré de nos rapports avec ces puissances. Cela relève dorénavant d’un passé bel et bien révolu. C’est à l’unique et exclusive aune du business que nous devons considérer les relations du Maroc avec les USA, la Russie, la Chine, l’Europe ou toute autre partenaire.

D’ailleurs, la reconnaissance de la marocanité de nos provinces sahariennes par les USA, la France et les dizaines d’autres pays ne put voir le jour pour «nos beaux yeux», mais bel et bien parce que ces derniers y ont clairement perçu la préservation de leurs intérêts économiques et, subsidiairement, géostratégiques. Ces pays n’avaient pas manqué de s’apercevoir de l’absence de toute relation véritablement fructueuse avec une Algérie qui, hormis ses réserves en gaz et en pétrole, n’a toujours rien à leur offrir de bien probant.

C’est à ce registre que nos concitoyens devraient louer le génie de Mohammed VI qui a su anticiper les réalités du nouveau monde qui avait commencé à livrer ses prémices dès l’aube du siècle. La modernisation tous azimuts du Royaume devait être le prélude à l’impératif d’une distribution équitable des richesses. Il était évident qu’on ne pouvait inverser les priorités en commençant par distribuer des richesses naguère bien chétives.

Qu’importe pour Donald Trump la rente mémorielle qui constitue l’alpha et l’oméga du régime périmé d’Alger ? Avec le Maroc, il peut accorder «équilatéralement» les intérêts des USA avec le projet afro-atlantique initié et porté par le Royaume.

Il en va de même de nos relations avec la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Chine et même la Russie, qui n’a pas hésité à opposer une fin de non-recevoir à la demande d’adhésion de l’Algérie aux BRICS.
En vérité, la diplomatie ne fonctionne plus qu’au diapason de la concordance des intérêts économiques et géostratégiques et nullement sur quelque autre base que ce soit.

Et c’est bien sous ces auspices-là que nous devons concevoir l’évolution de nos relations avec l’Amérique trumpienne !