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Chronique

Tous à l’assaut

«Assaut contre la frontière» de Leïla Slimani, un livre court, qui se lit vite et bien. Un texte qui, bien entendu, devrait parler à beaucoup d’entre nous.

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Leïla Slimani a décidé de publier une commande qui lui a été faite par France Culture pour le festival d’Avignon. Et elle a bien fait. L’édition 2025 du Festival avait comme langue invitée, la langue arabe. Slimani a interprété son texte une première fois, le 8 juillet 2025, dans la cour du musée Calvet d’Avignon, dans une mise en scène des équipes de fiction de France Culture.

Ceci pour rappeler le contexte de sa genèse, si cela pourrait donner des idées à notre radio nationale !

«On n’est pas en France ici. Parle en arabe»
Le livre commence par une vision cauchemardesque, celle d’une personne qui a du mal à s’exprimer dans sa langue maternelle, langue du tribunal de son pays natal dont le juge lui rappelle sèchement : «On n’est pas en France ici. Parle en arabe».

À la «hiba» du tribunal se rajoute le mal-être profond du risque d’injustice, pas parce qu’elle est coupable, mais «juste» incomprise : «Je cherche mes mots. Rien ne vient et je comprends alors que j’ai perdu, que je ne pourrai jamais prouver mon innocence».

Le texte prend un air d’«exercice» psychanalytique pour l’autrice. Elle a dû le sortir des tripes, le liant au corps de son père, en référence à Roland Barthes, qui disait qu’un écrivain jouait avec la langue maternelle telle que «le corps de sa mère… pour le glorifier, l’embellir ou pour le dépecer».

Slimani se livre: «Et le corps de mon père alors ? Je joue avec lui aussi, je lui tourne autour depuis aussi longtemps que j’écris. Ce corps immobile, ce corps entravé, emprisonné, ce corps mort, ce corps de la langue que je ne parle pas. Peut-être que je n’ai fait que ça. Tenter de trouver ma langue, de trouver mes mots pour prouver mon innocence».

Les écrivains de la multiculturalité
La psychanalyse ne pouvait être absente de ce texte. Cause ou conséquence, peu importe. Écrire ce texte fut l’occasion de «refaire» ou de revenir sur le pitch de sa trilogie «Le pays des autres» qui «devient» une réponse à la question : «Pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ? Cette langue arabe, qu’est-elle pour moi ?» Penser à sa langue maternelle qu’elle ne maîtrise pas devient alors un «mélange de chagrin et de honte, de colère et de frustration».

Le livre n’est pas que ça. Il est aussi, comme son titre l’indique, un assaut contre la frontière de la langue, un éloge des traducteurs et des passeurs, mais aussi un peu de biographie et d’autodérision.

Et un rappel de quelques «bâtards internationaux», illustres écrivains de la multiculturalité, Salman Rushdie, V. S. Naipaul, Patrick Chamoiseau, Mario Vargas Llosa… qui ont écrit, comme elle, dans une langue pour en raconter une autre et qui «revendiquaient le fait d’écrire une littérature universelle tout en étant décentrée. Leur œuvre était postcoloniale dans le sens le plus noble et ils croyaient à l’idée d’une fiction internationale qui franchirait les frontières linguistiques et culturelles».

Le livre emprunte son titre à Kafka, qui avait écrit que «toute littérature est assaut contre la frontière». Le même Kafka qui rapporte dans son «Journal» les propos de Mme Klug, une artiste de Prague: «Voyez-vous, je parle toutes les langues, mais en yiddish», pour dire qu’on ne se libère jamais de sa langue natale.

Baudelaire disait «enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise».

Et je rajoute, faites-le dans la langue de votre choix. Parlez, écrivez la langue que vous voulez, que vous pouvez, la seule condition est celle d’avoir quelque chose à dire. «Assaut contre la frontière» de Leïla Slimani, Gallimard.

La Culture est la Solution.