SUIVEZ-NOUS

Chronique

Start-up marocaines : Le grand malentendu

Des photos léchées sur LinkedIn, des trophées brandis dans les salons de la tech, des articles célébrant les success-stories du digital marocain… À première vue, l’écosystème start-up du Royaume semble en pleine effervescence.

Publié le


Mis à jour le

Les annonces de levées de fonds s’enchaînent, les accélérateurs s’activent et les discours institutionnels ne tarissent pas d’éloges sur l’innovation made in Morocco.

L’État mobilise des garanties, des subventions et des plans d’accompagnement. Les universités et grandes écoles s’engagent, les grandes entreprises jouent les mentors. Bref, tout donne l’impression d’une dynamique bien lancée. Sauf que… le décollage n’a pas lieu.

Derrière les effets d’annonce et les pitchs calibrés, il y a cette réalité bien triste : le Maroc ne produit toujours pas de start-up de niveau continental, encore moins de niveau mondial. Aucune licorne à l’horizon, très peu d’exits et un impact économique encore marginal.

En 2024, les levées de fonds du tissu des start-up nationales a atteint les 70 millions de dollars. C’est cinq fois plus qu’en 2023, une belle croissance, mais ce montant est une goutte d’eau comparée aux 410 millions de dollars levés par les start-up du Nigéria, les 400 millions de dollars levés par les égyptiennes ou encore les 638 millions levés la même année par les kényanes. Le Kenya, ce pays d’Afrique de l’Ouest, est un cas d’école en la matière. Là-bas, on ne parle pas seulement d’investissements, de levées de fonds, mais d’emplois : plus de 170.000 personnes travaillent aujourd’hui dans l’écosystème tech du pays. On parle donc d’une dynamique structurelle d’un vrai secteur économique qui tire le pays vers le haut. Pas seulement de discours…

De jeunes patrons de start-up marocaines nous expliquent qu’il ne faut pas comparer l’incomparable, que le Maroc n’est pas le Kenya ou le Nigéria, que notre marché intérieur est très étroit, que la population marocaine n’est pas encore habituée aux usages numériques, que nos jeunes entrepreneurs peinent encore à penser «international», et quand leurs projets le sont, ils se retrouvent confrontés à des contraintes réglementaires, logistiques, financières… Beaucoup de projets lancés ici et là, et que l’on présente dans les salons, les forums et les grands hôtels, restent pensés «local», rarement conçus pour devenir grands, ou «à l’échelle», scalable, comme on dit dans le jargon.

Il y a du vrai dans cela, on ne peut pas le nier, des contraintes sont là aussi. Mais il faut dire également que notre écosystème de startupers (si on ose parler d’écosystème) est trop tourné vers lui-même, souvent plus apte à séduire les jurys de concours que les consommateurs. L’abondance de programmes et d’événements masque parfois le vide stratégique derrière les projets présentés. Et nos entrepreneurs en herbe passent plus de temps à «pitcher» qu’à faire croître leur business.

Le Maroc regorge pourtant de talents, d’ingénieurs, de geeks, de compétences techniques et d’idées pertinentes. Mais peut-être sans vision industrielle, sans ambition exportatrice, mondiale ou du moins continentale. Sans lien avec l’économie réelle, l’écosystème reste un laboratoire d’idées, pas une industrie. La preuve par le faible nombre d’emplois créés par cet écosystème que l’on n’arrive même pas à chiffrer. Un écosystème qui est censé être néanmoins un des leviers de l’emploi, un relais de croissance dans un pays, un continent et un monde où la demande sur le numérique, l’IA, l’automatisation, est en plein boom.

L’énergie est là. L’intention et la volonté aussi, personne n’en doute. Mais ce n’est pas dans les salons qu’on va forger des licornes à 1 milliard de dollars de valorisation… On ne bâtit pas une «Silicon Valley» avec des hashtags sur LinkedIn, mais avec des usines, des marchés et des clients.