Chronique
Risquer le progrès
Une «simple» conversation avec mon banquier m’a interpellé calmement mais sûrement. De cette interaction sociale avec un banquier est ressorti un questionnement sur le rôle que joue (ou pas) la banque marocaine dans la modernisation de notre pays.
Alors que je ne demandais pas un service compliqué ou extraordinaire (facilités de caisse, crédit…), rien qu’un service bancaire banal que le guichet automatique permet et qui m’a été confirmé par un SMS de la banque après l’avoir effectué, mais qui n’a pas été effectif malgré mes relances, le préposé au guichet puis le directeur de l’agence me faisaient penser à avoir affaire davantage à une administration publique qu’à l’agence d’une banque privée, soumise à la concurrence.
Les cadres de la banque semblaient formés, ou habitués, à ne prendre aucun risque, aucune initiative. La seule réponse à laquelle j’avais droit était : «Il faut que je me réfère au siège pour pouvoir vous répondre».
Alors que le service public à la «mou9ata3a» s’améliore, certains banquiers semblent oublier que la banque est une entreprise privée qui s’adresse à des clients qui y déposent leur argent et qui peuvent, normalement, changer de «crémerie», dans un environnement concurrentiel, quand le service ne leur semble pas satisfaisant.
Gérer ou éviter le risque ?
La question prend alors une autre ampleur quand on se demande à quel point les banques marocaines accompagnent leurs clients. La banque marocaine prend-elle également une part de risque à la hauteur de celle prise par les porteurs de projets et les petites entreprises ? Passionnément, beaucoup, un peu ou pas du tout ? Avons-nous, ici, la même définition d’une banque qu’ailleurs ? Ou alors, la banque marocaine, aussi, finirait-elle par prendre le pli de la société dans laquelle elle exerce ses activités ?
Le problème serait-il culturel ?
La question n’est pas anodine.
Elle ne se limite pas à une interaction sociale entre un usager et son banquier. Elle impacte toute une économie et pointerait peut-être un frein à des initiatives potentiellement porteuses de progrès. La question centrale est donc celle de la prise de risque. Car il s’agit d’une vérité implacable, comme on dit souvent: «Qui ne risque rien n’a rien».
Certes, éviter le risque, c’est s’assurer une certaine sécurité, mais c’est aussi s’interdire toute forme d’innovation ou de progrès.
Les plus grandes avancées de l’histoire, qu’elles soient technologiques, scientifiques ou artistiques, ont presque toutes commencé par un pari audacieux sur l’inconnu.
Après tout, le plus grand risque dans la vie… c’est peut-être de n’en prendre aucun ! «Il y a bien des manières de ne pas réussir, mais la plus sûre est de ne jamais prendre de risque», disait Benjamin Franklin.
Une culture du risque
Il n’est pas question de changer de culture pour atteindre celle des Américains qui cherchent à maximiser le risque pour en capturer la valeur, en acceptant de perdre de l’argent sur 9projets pour que le 10e devienne un géant mondial (Google, Apple, Uber…). Mais au moins de ne pas refuser de financer l’innovation ou l’amorçage, tout en appliquant une logique de «prêteur sur gages» en exigeant des garanties réelles (hypothèques, cautions personnelles) souvent supérieures à la valeur du prêt. Autrement dit, ne pas continuer de ne prêter qu’aux riches, préférant systématiquement le confort de la rente au risque de l’innovation. Bien sûr, cette gestion ultrasécuritaire va très bien aux banques marocaines qui affichent une santé de fer et des bénéfices record qui ne proviennent pas de l’audace. La modernisation de l’économie marocaine, prônée par le Nouveau modèle de développement, requiert une mutation de la culture bancaire pour mieux accompagner l’innovation.
Tant que le modèle de rentabilité des banques repose sur le financement exclusif d’actifs sécurisés, l’innovation restera marginale.
La révision de l’état d’esprit de la banque marocaine est indispensable pour qu’elle assume, enfin, son rôle de partenaire du risque économique.
Un risque au moins partagé.
La Culture est la Solution.
