SUIVEZ-NOUS

Chronique

Révolution sociale

L’avenir des États se joue dans leur capacité à garder un lien social avec leurs citoyens. Et c’est ce que le Maroc semble construire aujourd’hui.

Publié le

C’est une véritable révolution que vit le Maroc depuis bientôt un an. En décembre 2023, près de 4 millions de familles ont reçu une aide directe de la part de l’État: 500 dirhams pour certains, un peu plus pour d’autres… Peu importe le montant, qui ira en grandissant dans les futurs mois selon le plan établi par le gouvernement, l’idée même que l’État marocain fasse un transfert monétaire direct aux familles les plus vulnérables est un acte historique, une sorte de point d’inflexion dans la conception que l’on se fait de l’État et de son rôle. Surtout quand ces aides s’inscrivent dans un vaste programme de globalisation de la protection sociale où plus de 10 millions de Marocains (un peu plus de 3,5 millions de chefs de famille et leurs ayants droit) bénéficient depuis 2022 d’une assurance maladie gratuite, dont les cotisations sont prises en charge par l’État.

Voilà donc un État, libéral dans ses gènes, où le «Makhzen» était représenté dans l’imaginaire du Marocain comme un épouvantail, une entité qui fait peur, dont il faut se méfier, s’éloigner le plus possible, qui commence à tisser un nouveau lien avec son citoyen, à vouloir l’aider, le soutenir dans sa vie de tous les jours en puisant dans son budget pour lui fournir de quoi boucler ses fins de mois. On ne s’en rend peut-être pas compte, mais ce que le Maroc est en train de vivre avec ce nouveau système social est bien plus qu’une suite de mesures techniques visant à réduire les inégalités, acheter la paix sociale, mais une transformation profonde de la machine «État», de ses attributs, de ses fonctions. Et surtout la reconstruction d’un nouvel imaginaire populaire (comme dirait le sociologue et politologue Mohamed Tozy) de cet État, une sorte de redéfinition du lien tissé depuis plus de onze siècles entre le pouvoir et le citoyen.

Un nouveau lien qui paraît plus que nécessaire aujourd’hui, et peut-être même vital demain. Vital aussi bien pour l’État, son existence, et pour le citoyen, toutes classes sociales confondues. Car ce qui nous attend dans les prochaines années est bien pire que les disparités actuelles de revenus entre pauvres, classes moyennes et aisées, créées par un système néolibéral qui donne aux riches, aux premiers de la cordée, et met à la marge ceux qui n’arrivent pas à suivre le rythme.

Dans le système qui se dessine sous nos yeux, il n’y aura plus d’aristocrates, de bourgeois, de paysans, de prolétaires et sous-prolétaires. Mais des gens utiles et d’autres inutiles, comme l’a prophétisé l’histoire du futur Yuval Noah Harari dans son best-seller «Homo Deus : Une brève histoire de l’avenir», Éd. Albin Michel, 2017. Avec la robotisation rampante des industries, l’artificialisation des services et l’entrée de l’IA dans tous nos systèmes de production, des métiers entiers sont en train de disparaître ou de se déshumaniser. Du simple employé d’usine, au petit agriculteur, en passant par le chauffeur de taxi, le prof d’école, l’opérateur de centre d’appels, l’ingénieur automobile, le médecin, l’avocat, le pilote d’avion… Des métiers que peut assurer avec plus d’efficacité et moins de coûts une intelligence artificielle qui va non seulement remplacer des millions d’humains dans le quotidien mais en faire, comme l’a théorisé Harari, des gens inutiles à la société, au monde. Dans ce monde que nous fabriquons nous-mêmes, un État incapable d’assurer un revenu universel à sa population tombée dans l’obsolescence technique est voué à subir un désordre social jamais vécu auparavant et à… disparaître. L’avenir des États se joue ainsi dans leur capacité à garder un lien social avec leurs citoyens. Et c’est ce que le Maroc, qui a la chance d’être dirigé par une monarchie qui pense et agit sur le temps long (autre concept de M. Tozy), semble construire aujourd’hui : un système de transfert monétaire, que l’on peut critiquer pour son manque de générosité, ses failles, ses oublis, mais qui a le mérite d’exister, de créer ce nouveau lien entre État et citoyens, qui corrige les inégalités d’un monde qui disparaît et nous prépare à survivre dans le monde de demain.