Chronique
Responsabilisons le «bon peuple» que nous sommes !
Au lieu de privilégier le simplisme en pointant d’une manière pavlovienne l’État, il est peut-être plus sage, s’agissant des questions de moralisation de la société, de responsabiliser notre mental collectif.
J’ai toujours été scandalisé par la posture foncièrement malhonnête qui lave le peuple de toute responsabilité morale, ne retenant que celle des «méchants gouvernants» qui, toujours «vicieux et roublards», ne chercheraient que le malheur du «pauvre peuple».
Cette vision candide continue à prospérer en dépit de la faillite des courants idéologiques qui ont longtemps glorifié les peuples pour mieux les manger à quelque sauce totalitaire. Il est curieux de constater que parmi nos régiments d’universitaires voués à la sociologie et à l’anthropologie, personne ne se soucie d’aller voir de plus près les éléments ethnoculturels marquants qui se dressent sur le chemin de la moralisation de la politique.
On ne combat pas la corruption au Maroc sans aller voir ce qui est advenu des mœurs millénaires qui en avaient longtemps fait une vertu s’apparentant à la générosité ou à l’hospitalité. Comme on ne peut lutter efficacement contre les manquements aux droits humains fondamentaux sans vérifier ce qui est advenu des mœurs d’antan où le bâton avait toujours le dernier mot.
Au Maroc, la corruption n’est plus une maladie. C’est une pandémie dont le taux de pénétration (TP) au sein de la société a commencé depuis plusieurs siècles et est devenu aujourd’hui plus que scandaleux. Plus question de prétendre à un droit, quelle qu’en soit l’évidence, si l’on ne met pas la main à la poche. Pis, le Marocain semble avoir définitivement renoncé à remettre en question une atteinte à la dignité aussi humiliante.
L’Indice de perception de la corruption (IPC) place notre pays à une 97e place franchement avilissante. Trop de Marocains mettent la main à la poche pour obtenir un droit. Au lieu de dédouaner allègrement le «bon peuple» de sa responsabilité à cet égard, il y aurait lieu plutôt de se demander comment et par quel vicieux processus on a pu atteindre ce stade de toxicité corruptive.
Corruption, corruption… «Altération d’une substance (la viande, par exemple) par putréfaction», tel est le sens premier du vocable. Aujourd’hui, elle ne désigne plus qu’un seul et unique sens : «Moyens employés pour circonvenir une personne, le détourner de son devoir».
Les dernières éditions du Larousse évoquent la dépravation et la perversion dans la définition de la corruption. Au Maroc, des facteurs culturels, politiques, anthropologiques et juridiques concourent au maintien du statu quo, voire l’amplification du phénomène corruptif. Comme si l’État, l’opinion publique, l’entendement populaire et les élites avaient peur de briser quelque «composant organique» de l’identité marocaine.
Comme si la Nation allait être frappée de nullité existentielle à l’éradication de la corruption. Alors que l’Histoire nous offre une foultitude d’exemples de nations férocement déchiquetées, précisément par la faute des ravages de la corruption. En tout cas, «le phénomène de la corruption ou celui de la lutte contre la corruption ne peuvent se comprendre que par rapport à un référentiel historique et culturel donné, dans un pays donné.
L’imaginaire juridique et politique marocain qui permet de donner une signification à cet épisode (campagne d’assainissement de 1995-1996) est influencé par le droit communautaire des sociétés segmentaires, le droit musulman et le droit positif d’un régime autoritaire».
En vérité, depuis la Charte communale de 1976, le corpus des élus qui n’a cessé de s’hypertrophier s’est copieusement abreuvé des pratiques corruptives et népotiques qui infestaient alors l’administration territoriale et nationale. Aucun accompagnement n’a été envisagé pour immuniser les élites qui allaient ainsi s’emparer du devenir du pays.
La stérilisation corruptive et népotique n’a rien d’évident. Elle passe par un apprentissage rigoureux qui neutralise des mœurs venant du fond des âges. Maintenant que la prévention a été ratée, il y a lieu de déployer des moyens coercitifs certes puissants, mais suffisamment intelligents pour ne pas effrayer les investisseurs.
Quant à cette sempiternelle affaire des droits humains, elle relève d’une dimension autre, même si l’éducation et la formation au respect desdits droits comptent autant que ces droits eux-mêmes. Mon ami El Habib Belkouch, le délégué interministériel que le Souverain vient de nommer, le sait mieux que quiconque. Or, trop de libéralités, durant trop longtemps, ont été prises avec le droit des gens dans notre pays.
La culture des droits de l’Homme gagnerait donc à conquérir jusqu’aux interstices du tissu social. Par ailleurs, il faut être aujourd’hui suffisamment borné pour nier le fait que la question des droits de l’Homme est devenue un outil principal des stratégies de domination et d’hégémonie que les puissances assoiffées de pétrole, de gaz, de ventes d’armement, de terres rares et de réserves d’eau, etc. n’hésitent pas à opposer aux peuples du Sud.
Ainsi, au faîte de la tension entre l’Occident libéral et le Glacier soviétique, un élément déterminant est intervenu dans la diplomatie mondiale et deviendra très vite une carte géostratégique majeure. Je veux parler des Accords d’Helsinki signés le 1er août 1975 et notamment du 7e point (sur 10) de ce texte qui engage ses 35 signataires (dont les USA et l’URSS) à observer scrupuleusement le «respect des droits de l’Homme et des libertés fondamentales».
C’est bel et bien à partir de cette première incursion déterminante dans les interstices du système soviétique que l’Occident a pu précipiter le puissant empire qu’était l’URSS vers la décomposition.
En tout cas, au lieu de privilégier le simplisme en pointant d’une manière pavlovienne l’État, il est peut-être plus sage, s’agissant des questions de moralisation de la société, de responsabiliser notre mental collectif, le «bon peuple» que nous sommes et, par conséquent, le citoyen que nous prétendons être !
