Chronique
Réparer l’ascenseur
Tricher c’est fausser les règles et saboter la confiance. L’affaire du professeur universitaire qui vendait les diplômes mine un terrain déjà endommagé. Espérons, cette fois-ci, que la réparation sera à la hauteur.
Dans notre pays, l’ascenseur social est en panne, les transfuges de classes ne sont pas pléthore. Le milieu social d’où l’on vient détermine encore pour beaucoup la destinée professionnelle que nous pourrions avoir. La règle des «Héritiers», selon Pierre Bourdieu, fonctionne toujours.
Université, moyen d’ascension sociale
Jusque-là, l’université constitue, encore pour quelques-uns, un des moyens pour réussir à acquérir des compétences afin de s’élever dans un contexte assez difficile au sein de l’entreprise ou de l’administration.
Il y a certainement des exemples de réussites sociales qui ont été permises par le travail et l’effort personnel au sein d’institutions permettant cet apprentissage. L’université en fait partie, tout comme les écoles publiques, abordables en termes de prix de scolarité, comme quelques écoles d’ingénieurs (ENSA, ENSEM, ENSAM, EHTP, EMI…) et d’autres écoles de management, telles que l’ENCG (École nationale de commerce et de gestion).
La liste est longue, Dieu merci. L’accès à ces écoles se fait au prix de l’excellence, il faut bien travailler pour y accéder, bien qu’on raconte des histoires de «prix» d’entrée, de trafic de listes et de noms, de droits de passage… Là aussi, la liste peut être longue, hélas !
Quand on vient d’un milieu qui ne permet pas d’avoir une rente pour en vivre toute sa vie, il faut batailler pour la survie quotidienne, et plus encore quand on veut construire une famille, accéder à la propriété, s’assurer un avenir, éduquer ses enfants…
Et l’on se pose légitimement la question de son avenir. Rien n’est facile, rien n’est simple, mais il faut que les règles du jeu soient les mêmes pour tout le monde, sinon on s’y perd et l’on tombe dans le fatalisme et la résignation que quand on est mal né, les jeux sont déjà faits et qu’il n’y a aucune raison de croire en sa bonne étoile ou à une méritocratie illusoire.
Cet état de fait est au détriment de tous quand il finit par la perte de compétences dont notre pays a besoin pour son développement.
Tricher, c’est fausser le jeu durablement
Dans ce contexte ni optimiste ni même «enthousiaste», quand un professeur universitaire trafique des diplômes, jusqu’aux doctorats, et fait payer les étudiants pour accéder au master qu’il dirige, le capital-confiance de l’université tout entière prend un coup.
Une confiance déjà en berne et dont des affaires similaires tuent dans l’œuf tout espoir de regain d’un peu de confiance. Le retour en arrière devient quasi impossible, la confiance étant quelque chose qui se gagne en gouttes et se perd en litres.
D’autant qu’il ne s’agit pas de la première affaire. Il y en a eu d’autres. Que l’on a fini par oublier et qu’on ressort à chaque fois qu’une nouvelle éclate.
Il y a eu les scandales de harcèlement et de chantage sexuels à l’Université des sciences de l’éducation de Rabat, aux Universités Abdelmalek Essaadi de Tétouan et Moulay Ismaïl de Meknès, l’affaire de «sexe contre bonnes notes» à l’Université Hassan 1er de Settat, impliquant cinq professeurs et une dizaine d’étudiantes, le scandale de «fellation contre validation» à l’ENCG d’Oujda.
Cette liste ne comprend que les affaires qui ont fait scandale et/ou qui sont arrivées jusqu’à la justice. En plus du fait qu’elle ne peut être exhaustive, le silence, la peur du scandale, les intimidations et les menaces sont des ingrédients habituels de ce genre d’affaires et qui ne permettent pas de crever l’abcès et de rendre justice aux victimes.
Il n’y a pas d’autre solution que de sévir et de donner l’exemple. Zéro impunité, zéro «laisse-tomber», zéro «c’est comme ça»… Une réelle méritocratie et une véritable égalité des chances sont les ingrédients sine qua non pour une université qui se respecte et un gage de sérieux pour ceux qui en sortent. La Culture est la solution.
