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Chronique

Que cesse l’hémorragie de la matière grise marocaine !

La grève des étudiants de facultés de médecine et de pharmacie qui semble s’éterniser n’est, somme toute, que la partie émergée de l’iceberg.

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Alors que la refonte du système socio-médical accuse un besoin urgent de près de 40.000 cadres médicaux, tous niveaux confondus, la perte d’une année universitaire en la matière constitue un coup de canif particulièrement douloureux contre l’ambition nationale au registre de l’État social.

Chacun aura compris que d’ores et déjà le Royaume est victime d’une hémorragie de la matière grise dans les secteurs stratégiques que sont la médecine et l’ingénierie. Les trois cinquièmes des 2.100 médecins qui se forment annuellement dans les facultés de médecine quittent le Maroc pour s’installer en Europe, particulièrement en France, ou au Canada. Cela inclut les dentistes et les pharmaciens. Des ingénieurs Big Data, ingénieurs web, architectes système ou encore des ingénieurs consultants hautement qualifiés en toutes sortes d’applications, de la cybersécurité aux nanotechnologies, sont littéralement aimantés par des entreprises étrangères, notamment françaises.

La France leur garantit dorénavant un titre de séjour quasiment automatique et les recruteurs des salaires mirobolants. Et pour cause, l’Hexagone qui forme pourtant plus de 40.000 ingénieurs par an accuse un manque atteignant bon an mal an 15 à 20%. Or, la formation d’un ingénieur marocain coûte en moyenne trois bons millions de dirhams.

Certes, le phénomène s’inscrit dans un mouvement global de fuite de cerveaux des pays du Sud vers ceux du Nord. «Neuf pays africains perdent chaque année plus de trois milliards de dollars en raison de l’émigration de leur personnel qualifié formé localement. Cela représente environ les deux tiers des postes de travail dans les domaines précédemment mentionnés, créant ainsi des postes vacants et un manque de compétences». Mais il est des pratiques à la limite de la déloyauté qu’affectionnent les mastodontes étrangers, notamment français, avec la complicité des autorités. Des recruteurs traquent les talents marocains dès la moitié des cursus sans débourser un euro de frais de scolarité.

Est-il normal que près de 15.000 médecins marocains exercent actuellement à l’étranger alors que le pays s’est engagé dans une véritable refonte de son système médical, impliquant entre autres une offre pouvant absorber un déficit devenu colossal en la matière ?

Cette hémorragie appelle une stratégie corrective de la part du gouvernement. Qu’est-ce le passage des études de médecine de 7 à 6 ans sinon la neutralisation en amont de l’équivalence entre les diplômes marocains et étrangers ? «Le passage des études de 7 à 6 ans n’impacte en rien la valeur scientifique et morale des diplômes obtenus des Facultés de médecine et de pharmacie du Royaume». Pour les deux ministères de tutelle, «cette mesure s’inscrit dans un vaste programme de réforme visant à améliorer le système de santé et l’enseignement supérieur au Maroc».

Allez donc me dire qu’un pays comme la France allait applaudir une telle mesure ! À Rungis, en région parisienne, au sein d’un vaste espace, se tiennent chaque année en septembre les épreuves de vérification de connaissances (EVC) pour exercer en France. Vous pouvez deviner l’attroupement des médecins étrangers qui tentent le sésame.

Outre la neutralisation de l’équivalence des diplômes, il ne serait nullement inopportun de négocier avec la France un modus vivendi pouvant exclure les professions médicales et les ingénieurs des facilités accordées avec une fluidité impressionnante par les préfectures hexagonales quant à l’entrée et le séjour. Le Royaume vient de s’accorder avec le Canada sur les conditions drastiques de l’exode des auxiliaires médicaux marocains vers ce pays.

Le Maroc forme annuellement un peu plus de 10.000 nouveaux ingénieurs, toutes spécialités confondues. Or, l’étude financée par la BERD et menée par le gouvernement marocain et les associations patronales (CGEM, AMICA, GIMAS) révèle un déficit significatif d’ingénieurs dans le pays et l’urgence de mettre sur pied une stratégie de formation. La convention-cadre signée en 2022 vise, entre autres, le renforcement de la formation d’ingénieurs afin d’accompagner le développement de l’industrie nationale avec pour ambition de former et garantir l’employabilité de près de 100.000 ingénieurs, cadres moyens et techniciens supérieurs dans les secteurs technologiques en 2025. Comment y parvenir sans prévenir la fuite des compétences si nécessaires à l’émergence du Royaume à l’horizon 2030 ?

Le comble de cette situation proprement ubuesque est le fait que le Maroc soit devenu lui-même une destination prisée par de nombreux étudiants africains, en particulier ceux issus de la région subsaharienne. Sur un total de 23.411 étudiants étrangers inscrits au Maroc en 2021, 19.256 sont d’origine africaine, soit près de 83%, privé et public confondus !

La société civile marocaine gagnerait à s’emparer de la problématique de l’hémorragie de la matière grise marocaine afin de consolider la soutenabilité d’une démarche souveraine du Royaume vis-à-vis des pays d’accueil des talents nationaux. Notre agenda de développement socioéconomique et humain vaut bien celui des pays «dévitalisateurs» de compétences.
De la même manière que ces puissances énergivores continuent à piller les sols et les sous-sols des nations du Sud, ils persistent à pratiquer le même pillage ciblant les compétences. Il est temps que cela cesse !

Je ne suis pas naïf pour croire que le simple esprit patriotique puisse dissuader nos cadres d’aller offrir leur savoir-faire à l’étranger. Aussi le temps est-il également venu de réfléchir aux motivations matérielles et morales que l’État se doit d’offrir à ces compétences inestimables. À bon entendeur…