Chronique
Pourquoi autant de haine contre la richesse?
Le rapport du Marocain à la richesse est frappé du sceau de la méfiance… Radioscopie d’un rapport à l’argent souventement malsain et parfois néfaste.
Si le Marocain peut légitimement s’enorgueillir de son esprit entrepreneurial, une qualité qu’il partage avec le Tunisien mais que l’Algérien méconnaît totalement, il porte une animosité souvent excessive à l’encontre de la richesse, fût-elle productive et féconde en nombre d’emplois générés. Radioscopie d’un rapport à l’argent souventement malsain et parfois néfaste.
Le rapport du Marocain à la richesse est frappé du sceau de la méfiance. Et cela vient des temps immémoriaux du ping-pong Makhzen/Siba où trônait souverainement ce que Waterbury nomma le «syndrome de la pénurie».
En effet, ce rapport d’«amour/haine» à la finance contribue à la résistance acharnée des franges conservatrices à la modernité. Si la culture anglo-saxonne applaudit la réussite matérielle et si la culture chinoise elle-même s’est avérée perméable à la glorification de la ri-chesse, l’imaginaire marocain continue à opposer une méfiance soutenue à l’enrichissement, fût-il légitime. L’ère protectorale franco-espagnole a amplifié cette méfiance en propageant au sein de l’ex-Empire chérifien ce trait de caractère propre à la culture latine qui prône le «vivons cachés, vivons heureux».
Or, l’insertion dans notre monde, où le capitalisme a définitivement triomphé de tous les collectivismes et autres totalita-rismes, exige que l’argent soit pour le moins respecté pour sa capacité à générer l’emploi et, par conséquent, le bien-être de l’ensemble de la population.
En effet, si le capitalisme demeure un système de création de richesse et de valeur ajoutée, il est avant tout une représentation du monde, une incontournable philosophie de vivre-ensemble sous le chapiteau du mérite et, surtout, l’unique moteur d’épanouissement personnel et collectif, ce que le communisme n’a jamais réussi à être. «Oh ! argent que j’ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je fasse, je suis forcé d’avouer que tu as pourtant ton mérite : source de la liberté, tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile sans toi», écrivit déjà Chateaubriand au beau milieu du XIXe siècle dans ses «Mémoires d’outre-tombe».
Revenons au Maroc où le vocable «rizq», qu’on peut traduire par «moyens de subsistance», porte une charge religieuse très dense. Éminemment ésotérique, ce vocable attribue exclusivement à Allah la capacité d’enrichir les humains, non à l’homme lui-même.
Que dire d’«arriba», le loyer de l’argent emprunté, qui continue d’enflammer les débats des couches sociales inférieures et une partie des classes moyennes ? «J’ai pris un crédit pour financer un logement pour ma famille, qu’Allah me pardonne !», me dit un enseignant de «l’éducation islamique» dans le secondaire.
C’est dire le sentiment de culpabilité que peut ressentir une frange non négligeable de la population à l’égard des fondamentaux de la finance moderne.
Mais au-delà de cet imaginaire collectif qui peine à intégrer la marchandisation des services, la monétisation de la création et de la production intellectuelles, la bonne gestion des revenus du foyer, la nécessité de densifier l’épargne des ménages ou encore le goût du risque propre à toute aventure entrepreneuriale, le mépris de la richesse est lié à un fait historique qui a marqué les élites marocaines, maghrébines et arabes durant plusieurs décennies.
Il s’agit de l’ère du militantisme gauchiste largement inspiré par le tiers-mondisme, le national-arabisme nassérien et baâssiste, le marxisme sous ses différentes coutures et donc une répulsion cérébrale et même viscérale face au capital privé. Qui ne se rappelle pas les envolées anticapitalistes de feus Aziz Blal et Samir Amine et leur bonne fortune auprès des militants du Maghreb et du Machrek ? La littérature gauchiste française n’y était pas pour peu. On se rappellera, en effet, la fameuse formule «sentencielle» du discours de François Mitterrand au Congrès d’Epinay (1971) : «L’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes». Une phrase qui sera répétée, quasiment mot pour mot, quelques années plus tard, par l’ex-socialiste pur et dur Fathallah Oualalou dans l’enceinte du Parlement marocain. Ce même Oualalou qui battra le record des privatisations à la tête du ministère des Finances sous le gouvernement El Youssoufi, Sobhane Allah !
Cette culture de vilipendage des flux capitalistiques a laissé des traces cicatricielles au sein de l’intelligentsia marocaine. Aujourd’hui encore, la rhétorique autour du «Makhzen économique» et les diatribes endiablées contre la fortune du chef de gouvernement actuel foisonnent notamment sur les réseaux sociaux en se limitant piteusement aux attaques ad hominem loin de toute critique objective des choix socioéconomiques dûment chiffrés et des avancées politiques tangibles. Or, comment peut-on gagner des points d’avancement dans les classements Doing Business, des rehaussements significatifs de la note du Maroc auprès des grandes agences de notation ou des paliers dans notre rang économique continental si ce mental marocain reste méfiant et parfois méprisant face aux flux capitalistiques et, par conséquent, face à l’impératif de la création et de l’amplification de la richesse du pays ?
Il est temps de débarrasser l’imaginaire marocain de cet «amour/haine» de la richesse. On ne crée pas des emplois par décret comme en ex-URSS ; on n’améliore pas le sort des citoyens avec des discours démagogiques sur la «puanteur» de l’argent ; on ne bâtit pas des hôpitaux, des écoles ou des axes autoroutiers, ferroviaires et maritimes, avec des slogans devenus caducs depuis belle lurette et à l’insignifiance chaque jour avérée !
