Chronique
Mes deux têtes
Pourquoi précisément la tête et pas le cœur ni les pieds ou les bras ? Parce que c’est dans la tête qu’une existence humaine est inscrite et c’est bien la tête qui pilote le reste du corps.
Une tête me dit de raisonner avec le sourire…
Poursuivons donc nos méditations durant ce mois béni du Ramadan en planchant cette semaine sur le rapport du Marocain à… la tête. Oui, la figure, la mine. Plus familièrement la binette, la bouille, la trogne, la bobine, la fiole, la gueule, la trombine, la tronche, etc.
La tête, quoi ! La sienne propre et celle de l’Autre. Pourquoi précisément la tête et pas le cœur ni les pieds ou les bras ? Parce que c’est dans la tête qu’une existence humaine est inscrite et c’est bien la tête qui pilote le reste du corps. Et puis le Marocain a, si je puis dire, «synonymisé» la tête avec le «soi-même».
Maintenant, au registre anthropolinguistique, que signifie ce «moi» ainsi copieusement identifié à la tête ?
Admirons d’abord comment nous autres Marocains considérons nos têtes dans notre façon de parler. Je vous en offre un florilège particulièrement pittoresque.
«Rass souk», littéralement «la tête du marché», pour désigner le meilleur d’un produit sur un achalandage ; «Dabbar lrasak !», qui signifie «débrouille-toi tout seul !» ; «Rass y goul li haja ou rass y goul li haja okhra» pour dire «une tête me dit de faire ceci et une autre me dit de faire cela» ; «Rentre dans le souk de ta tête !» (mêle-toi de tes propres affaires !) ; «Sadda3ti liya rassi» (tu me gonfles) ; «Rass wa7ad» (un lavage unique de vêtements) ; «Rass zanqa» (coin de la rue) ; «Rass f rass» (tête-à-tête) ; «Untel est un Bourass» (Untel n’en fait qu’à sa… tête) ; «Jani rassi» : ma tête m’est venue (je viens d’atteindre l’orgasme) ; «Sors ta tête de la mêlée» (ne te mêle pas des conflits d’autrui) ; «Je chante, ou mange, ou dors, etc. avec ma tête» (j’accomplis – comme un grand – un acte qui me fait du bien) ; «N’arfou ach taht rasso» (savoir ce qu’il a en tête) ; «makayn ghir a rassi a rassi» (égoïsme) ; «skhan a’lih rassou» (il s’est révolté) ; «dir rassek ma bine ryouss» (fais comme les autres) ; «rass li maydour koudia» (la tête qui ne tourne pas est une colline), etc.
Des dizaines et des dizaines d’autres usages de la «tête» dans le langage courant peuvent être cités, y compris le fameux sobriquet «k-hal rass» (tête noire) qui vise péjorativement les Arabes ou même les Marocains. Un signe épatant d’autodérision.
Mettre ainsi la tête au centre non seulement du «pensé» et de l’«impensé», mais surtout du «vécu» n’est pas une posture banale. Cela dénote un imaginaire pétri de savoir autant vivre que faire (tawil) et une longue pratique du «raisonnable» et du «raisonnement» dans les rapports sociétaux.
La tête n’est-elle pas l’habitacle du raisonnement, voire de la Raison ? À l’instar d’autres peuples ayant été naguère occupés par les Ottomans, nos voisins algériens remplacent le vocable «rass» (tête) par «rouh» (âme ou esprit).
En fait, pour dire «moi-même», le Marocain convoque le mot «tête», tandis que les autres Maghrébins et les Orientaux arabes recourent au vocable «âme» pour ce faire. Autant la tête est un élément éminemment concret, l’âme, elle, est plus vague, le symbole même du mystère.
Même le Coran souligne cet aspect fondamentalement opposé à la Raison et plongé dans le mystère : «Et ils t’interrogent au sujet de l’âme, – Dis : “L’âme relève de l’Ordre de mon Seigneur”.
Et on ne vous a donné que peu de connaissance» (Al Israa, 85). Un proverbe allemand assure que celui «qui porte le feu dans son cœur, sa tête s’enfume», et Napoléon Bonaparte va jusqu’à affirmer que «le cœur d’un homme d’État doit être dans sa tête».
PS : Bizarre ! Les Marrakchis ont depuis longtemps substitué le postérieur (karr) à la tête (Rass) pour évoquer le «soi-même». Ainsi, «mêle-toi de tes propres affaires» devient «rentre dans le souk de ton c…». La place Jamaâ El Fna serait-elle pour quelque chose dans cette déviation proprement anale ?
…Et une autre tête me dit de m’indigner…
Si l’humour marrakchi s’illustre même en dessous la ceinture, il n’atteint jamais l’obscénité des pulsions anales provenant d’Alger. Jamaâ El Fna n’est pas Bab El Oued ! Alors que Marrakech ravit et bichonne ses visiteurs, Alger ne cesse de vociférer un national-fascisme haineux qui ne ménage aucun pays limitrophe.
Le nationalisme est la perversion la plus exécrable du patriotisme. Le premier prône l’exclusion de l’autre quand le second exprime l’amour des siens. Toute l’Algérie – son régime, son peuple, ses élites – est malade de son «nationalisme» obtus, maniaque, hallucinatoire.
La puanteur de ce travers a infesté ses médias, sa blogosphère, sa diplomatie, ses frontières et jusqu’à son rapport au champ religieux. Au pays de Chengriha, le chauvinisme aveugle triomphe.
Les «Jaurès» y ont été neutralisés et les crapuleux «Raoul Villain» y pullulent. Pourquoi le monde qui a délaissé derrière lui toutes les dictatures dites «démocratiques et populaires» a-t-il ménagé cette Algérie des fanfarons soudards ? Pourquoi tolère-t-il une bizarrerie pareille où un peuple est mis au service d’une armée et non l’inverse ?
Une Algérie qui intoxique assidûment ses six frontières indûment héritées du colonialisme français. Voilà pourquoi l’ouverture des nôtres avec elle me semble problématique et doit être mûrement réfléchie.
Renseignez-vous donc auprès des pauvres Tunisiens qui pâtissent des mœurs sauvages d’une bonne partie des trois millions d’Algériens qui foulent leur territoire chaque année !
Des touristes désargentés qui passent la nuit à la belle étoile, dans des voitures ou dans les gares et qui investissent les restaurants en meute sans payer, ne seront jamais compatibles avec notre tranquillité publique.
L’espace public marocain est trop précieux pour le livrer aux hordes ensauvagées venant de l’Est. On ne raisonne pas face à un fou, on s’en éloigne, c’est tout. À nationalisme obtus, nationalisme et demi !
