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Chronique

Maroc–Sénégal ou la fraternité à toute épreuve

Si, au vu des précédents nigérien, malien ou burkinabé, la France et une foultitude d’autres pays se sont sérieusement inquiétés de l’élection du nouveau président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, il n’en a pas été de même pour le Maroc qui a vite élu la sérénité pour conduite.

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Les liens que l’Histoire a tissés entre le Sénégal et le Royaume sont, en effet, si profonds et si multidimensionnels que toute inquiétude serait, en l’occurrence, non avenue. Rares sont les pays qui peuvent se prévaloir d’une telle proximité spirituelle, historique et ethnoculturelle. En témoigne le rôle central joué par la diplomatie sénégalaise dans le retour du Maroc à l’Union africaine, solennellement entériné le 30 janvier 2017 à Addis-Abeba. Ce qui atteste d’une proximité historique d’au moins dix bons siècles. C’est la dynastie des Almoravides qui, au XIe siècle, procéda à l’islamisation du Sénégal. Ce faisant, elle a pu affaiblir l’Empire du Ghana qui était alors sur la voie de déclin. Cet islam d’extraction marocaine s’est adapté à la culture et aux croyances de la grande Sénégambie sous l’Empire Djolof où les musulmans cohabitaient harmonieusement aux côtés de la religion traditionnelle des Wolofs, le Ceddo. Le Sénégal compte 94% de musulmans. L’islam y est globalement d’inspiration soufie, maraboutique, basé sur une lecture spécifique du malékisme ach’arite d’origine marocaine. Deux grandes confréries se partagent l’obédience des musulmans sénégalais, la Tariqa Tijania et le Mouridisme. Selon la Direction des statistiques sénégalaise, il y a dans ce pays 49% de Tijanes (ou Tidianes), 31% de Mourides, 8% de Khadres (Qadiris) et 6% de Layènes.
C’est bel et bien au Maroc, le 22 juillet 1799, que le fondateur de la «Tariqa Tijania», Sidi Ahmed Tijani, aurait reçu le statut de «Pôle caché», c.-à-d. le «Sceau suprême de la sainteté» (al Qotb) qui l’a placé au rang qui vient immédiatement après celui du Prophète. Et c’est à Fès qu’il mourut le 22 septembre 1815. Sa cinquantaine de successeurs se sont employés à répandre sa doctrine soufie en implantant des zaouiyas un peu partout. Mais le mausolée de Sidi Ahmed Tijani à Fès continue à être considéré par ses adeptes comme le lieu de pèlerinage le plus sacré après La Mecque.
Fondée par Cheikh Ahmadou Bamba (1853-1927), la confrérie des «Mourides» est née, quant à elle, à l’aube du siècle dernier en réaction aux dérives de l’administration coloniale. Méfiante, cette dernière procéda à la déportation du fondateur de la confrérie successivement au Gabon (1895-1902), puis en Mauritanie (1902-1907). Le Mouridisme a su soumettre l’islam aux spécificités sénégalaises et wolof. Sa caractéristique fondamentale participe d’un puissant communautarisme où trônent la solidarité et l’entraîde. Le «magal», le fief de la confrérie, est la ville de Touba, une ville sacralisée au point que nombre de Mourides comparent le pèlerinage à cette ville à celui de La Mecque, tout comme Fès pour les Tijanis. Le rhizome doctrinal du Mouridisme est la valeur «travail». Une valeur élevée au rang de pilier de la pratique religieuse.
Les deux grandes confréries sénégalaises gèrent des flux capitalistiques considérables. Elles financent des infrastructures (routes rurales, puits, etc.), mais occupent également des secteurs clés, tels que l’agriculture, le commerce, la logistique, une part importante des activités informelles et, même…, le champ de la mendicité, largement tenu par la tendance mouride des «Baye Fall». S’y ajoutent les taxis ou le transport de marchandises. Les confréries tijane et, surtout, mouride bénéficient d’une part non négligeable des transferts de devises des migrants sénégalais. Si les statistiques avancent bon an mal an deux milliards de dollars, nombre d’experts internationaux y adjoignent un minimum d’un milliard et demi supplémentaire dont le cheminement vers le Sénégal emprunte le circuit informel. Les confréries y puisent une part importante de leurs avoirs. Il est également un aspect stratégique où les deux grandes confréries sénégalaises ont joué et jouent encore un rôle prépondérant. Il s’agit de la diplomatie intra-subsaharienne et même transnationale. Le cas du tijanisme à l’égard du Maroc en est la plus simple illustration. L’union scellée avec la Gambie ou encore l’intercession réussie dans le conflit des «haratine» avec la Mauritanie en constituent le témoignage parlant.
À l’heure où la Mauritanie et le Sénégal s’apprêtent à bénéficier de la consistante manne gazière estimée à plus de 900 milliards de m3, y aurait-il lieu de craindre la «malédiction hollandaise» pour ces deux pays, sachant que l’exemple algérien nous en offre la pire manifestation ? À l’actif du Sénégal, on compte des institutions qui viennent de démontrer leur solidité et leur efficience à la faveur des velléités d’atteinte à la normalité démocratique. On peut également compter sur l’encadrement organique des confréries qui ont joué un rôle pacificateur de premier plan dans les multiples conflits entre Macky Sall et ses opposants. Le cas mauritanien est différent, du double fait de son noyautage démographique par les hordes polisariennes, d’une part, et les lourdes pressions sans cesse exercées par les caporaux d’Alger. Mais force est de reconnaître au «pays d’un million de poètes» une société civile particulièrement alerte et des institutions démocratiques dorénavant fiables.
Néanmoins, la diplomatie marocaine gagnerait à rester particulièrement vigilante et, surtout, inventive quant à l’intégration de la production gazière des deux pays au mégaprojet du gazoduc Nigéria-Maroc, d’une part, et à leur association aux énormes potentialités qu’engendrera le port de Dakhla Atlantique, d’autre part.