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Chronique

Marché de l’art : Passer de la story Instagram à la news financière

L’art marocain est peut-être à ce moment charnière. Celui où l’on passe du vernissage au marché.

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La semaine dernière, à Marrakech, il y avait un endroit où il fallait être. Collectionneurs, galeristes, banquiers, entrepreneurs, influenceurs, artistes : tout ce que le Maroc compte de prescripteurs culturels, et désormais économiques, se croisait dans les allées de 1-54 Contemporary African Art Fair, fondée par Touria El Glaoui.

Vernissages pleins à craquer, stories Instagram en rafale, réseautage à tout va et cartes de visite qui s’échangent à la chaîne… Pendant quelques jours, la Foire marrakchie était devenue the place to be. Il y a dix ou quinze ans, la scène aurait semblé anecdotique. Aujourd’hui, elle raconte autre chose. Quelque chose de plus profond : l’émergence d’un vrai appétit pour l’art comme valeur.

Les galeries se multiplient à Casablanca et Rabat. Les foires attirent des acheteurs internationaux. Les banques et assurances montent et musclent leurs collections corporate.

Une bourgeoisie marocaine collectionne sérieusement. Même une partie de la classe moyenne commence à acheter des œuvres comme on achète un actif patrimonial. On ne parle plus seulement de décoration.

On parle de cote, de signature, de potentiel de valorisation… Autrement dit, on parle d’investissement. Et pourtant, malgré cette effervescence et cet élan, une question demeure. Le Maroc a-t-il vraiment un marché de l’art ? Ou simplement un milieu de l’art ?

La nuance est essentielle. Un milieu, c’est de la passion, des relations, des coups de cœur. Un marché, c’est de la transparence, de la liquidité, des règles, des prix publics, des cotations, des valorisations sérieuses, une déontologie…

Aujourd’hui, la plupart des transactions restent privées. Les prix circulent de bouche à oreille. Il n’existe ni base de données fiable, ni indice, ni véritable marché secondaire. Revendre une œuvre peut prendre des mois, parfois des années. Difficile, dans ces conditions, de considérer l’art comme une classe d’actifs à part entière.

À Londres, New York ou Hong Kong, c’est une autre histoire. L’art y est financé, titrisé, parfois « collatéralisé ». Des fonds spécialisés achètent des portefeuilles d’œuvres.

Des indices suivent la performance des artistes comme on suit une action en Bourse. Les banques prêtent contre des collections. L’art n’y est plus seulement culturel. Il est financier. C’est peut-être là le prochain défi marocain.

Car le pays a déjà l’essentiel : des artistes reconnus, d’autres qui montent, une scène créative dynamique, des acheteurs solvables, des institutions intéressées, des événements visibles et une connexion économique, financière et culturelle avec le reste de l’Afrique que seul le Maroc peut s’en prévaloir.

Ce qui manque, ce n’est pas la demande. C’est l’infrastructure. Des maisons de ventes solides. De l’expertise certifiée. De la data sur les transactions. Un cadre fiscal clair. Des intermédiaires capables d’organiser la rencontre entre acheteurs et vendeurs. Bref, tout ce qui transforme une passion en marché.

L’histoire économique du Maroc montre que toutes les classes d’actifs sont passées par là. L’immobilier, le capital-investissement, même la Bourse de Casablanca, ont d’abord été des cercles étroits avant de devenir des marchés organisés, avec des règles et de la confiance. L’art marocain est peut-être à ce moment charnière.

Celui où l’on passe du vernissage au marché. Car au fond, il ne s’agit pas seulement de faire de l’art une émotion ou un marqueur social. Il peut aussi devenir un actif. Un vrai.

Un actif qui prend de la valeur, qui rapporte de l’argent, qui finance les artistes plutôt que de simplement les célébrer. Un actif qui permet à nos institutionnels, aux investisseurs marocains et aux épargnants individuels de diversifier leurs portefeuilles autrement qu’entre immobilier et Bourse. Joindre l’utile à l’agréable, en somme.

Et au-delà des collectionneurs, l’enjeu est presque macroéconomique. Un marché de l’art structuré peut attirer des capitaux nouveaux vers le Maroc.

Servir de passerelle entre une création africaine en pleine émergence, recherchée, demandée, et des investisseurs internationaux en quête d’actifs patrimoniaux, rares, porteurs de rendement et de croissance.

Autrement dit, faire de la culture un levier financier. Ce jour-là, Marrakech ne sera plus seulement the place to be d’un week-end. Ce sera une place de marché, qui produira la Story Instagram, côté glamour oblige, mais aussi un sujet dans les JT éco, les flashs marchés financiers et les pages saumon de nos médias nationaux.