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Chronique

L’Étranger

Le film de François Ozon est la preuve, s’il en fallait une, que le cinéma peut être utile à la littérature. Et inversement. Un très grand texte servi par un très bon réalisateur qui fait ressurgir des questions que d’aucuns voudraient effacer de l’histoire. Un film à voir et un roman à relire.

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L’envie qui vient juste après avoir vu «L’Étranger» de François Ozon, c’est celle de relire le premier roman d’Albert Camus.

Ce fut mon cas. Pour ceux qui ne l’ont jamais lu, c’est le moment de le lire, avant de voir le film, ou après, selon les goûts et le niveau de curiosité.

Relire les classiques autrement
Je l’ai relu autrement. En plus de mes images à moi, j’ai mis dans le roman celles du film d’Ozon. Qui a pris le risque, après Visconti en 1967, de faire un film à partir du roman de Camus.

Le pari est réussi. Le film dure deux heures pile. Même si on y voyait des longueurs au début et au milieu, à la fin, l’on comprend que ces longueurs font partie du texte, du personnage et de l’auteur. Qu’elles font partie même du génie du réalisateur.

À la différence de «l’Étranger» de Visconti, il n’y a pas de voix off. Les longs moments de silence sont là pour faire ressortir l’ambiguïté de Meursault, joué subtilement par Benjamin Voisin qui a réussi à élever un jeu neutre à la perfection. En bel indifférent, on y voyait Meursault.

Le héros n’est pas simple à incarner, en effet. Presque toujours en retrait de lui-même, et du monde. Il fallait faire vivre au spectateur la fausse indifférence du héros rajoutée à l’absurde des situations, des personnages, du tribunal, de la vie, de la mort…

Le roman est réputé non adaptable, mais Ozon a osé. Le jeu de mots est facile, l’exercice l’était moins. «La critique est aisée, l’art est difficile». «L’Étranger» a été lu par beaucoup de gens, 3e roman francophone le plus lu au monde, traduit en 68 langues.

Des millions de réalisateurs potentiels ! Ils y ont déjà mis leurs images, vouloir les remplacer par ceux d’un film est un pari risqué.

Du grand Camus servi par un subtil Ozon
Le film est du très grand Camus servi par un Ozon subtil. Il y invite la question coloniale, contrairement à Visconti. Le film commence par des images d’archives dévoilant l’ancrage dans l’histoire coloniale.

Après tout, l’histoire tourne autour d’un fait divers raciste qui tourne à l’absurde. Ozon a fait le choix, clair, de la première phrase qu’il fait dire à Meursault : «J’ai tué un Arabe».

Et il est fidèle au texte en construisant son film en flash-back dans la prison où il dit sa première phrase, où il revit ses souvenirs et où il récite son monologue philosophique final. Le reste, c’est le livre en images, en toute fidélité.

Ce n’est pas fini pour la littérature. Dans la foulée, il faut lire ou relire un autre premier roman, celui de Kamel Daoud, «Meursault, contre-enquête». Pour se «renseigner» sur l’autre version, celle de l’arabe.

Tout comme, dans un autre registre, l’obligation de lire «Les croisades vues par les Arabes» d’Amin Maalouf.

D’ailleurs, le film a été tourné à Tanger, dont le réalisateur a restitué la beauté d’Alger de l’époque. Comme quoi, il est question de la même géographie et presque de la même histoire coloniale.

En espérant et attendant qu’un «des nôtres» adaptât au cinéma l’autre Meursault de Daoud.
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