SUIVEZ-NOUS

Chronique

Les voitures chinoises, le cognac français et nous

Entre l’Europe et la Chine, la guerre est déclarée. Vendredi dernier, les Européens ont décidé de surtaxer les véhicules électriques produits en Chine à hauteur de 35,3%.

Publié le

De nouveaux droits de douane, énormes, qui viennent s’ajouter aux 10% déjà pratiqués aux frontières de l’UE contre les voitures chinoises, fabriquées par des Chinois ou d’autres marques internationales. En tout, cela fait pour un constructeur qui produit des véhicules électriques dans l’empire du Milieu un surcoût de près de 50%, près de la moitié du prix de vente.

Par cette mesure purement protectionniste, qualifiée par plusieurs experts de «connerie économique» pour une des seules zones économiques qui dégage un excédent extérieur avec le reste du monde, les pays de l’UE entendent réduire le gap de prix entre les voitures électriques chinoises et européennes, estimé entre 5.000 et 10.000 euros en fonction des marques, des modèles, des promos… Un gap qui serait dû non seulement à la compétitivité chinoise, mais à des subventions massives qui seraient accordées par Pékin à ses industriels, selon l’argumentaire déroulé par les Européens dans leur tentative de justifier une mesure qui va à l’encontre des règles du jeu du commerce mondial.

En réponse à cette lourde attaque, Pékin a réagi en moins de 48 heures et de manière énergique. En choisissant bien sa cible : surtaxer le cognac français à hauteur de 35%. Pourquoi s’attaquer à la France en premier ? Parce qu’en matière de commerce extérieur, elle est le seul pays parmi les grandes puissances européennes à dégager un déficit extérieur. Elle est fragile politiquement et en ciblant le cognac, on fait monter la colère de dizaines de milliers d’agriculteurs et de paysans français vulnérables économiquement, frondeurs et faciles à chauffer.

D’autant que la Chine est le deuxième marché pour les producteurs de ce spiritueux français, représentant plus d’un tiers de leurs volumes d’affaires. Et l’effet a été immédiat : en France, l’interprofession des producteurs de cognac est déjà montée au créneau contre la Commission européenne et le nouveau gouvernement Barnier, les accusant de les mêler à une guerre qui ne les concerne pas. On peut imaginer facilement la suite, surtout que la contre-offensive chinoise risque de s’élargir dans les prochains jours aux produits laitiers, grande spécialité française, et au porc, mais aussi à d’autres pays de l’UE, comme l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie… Bref, la guerre ne fait que commencer et elle risque de causer d’énormes dégâts matériels (chute des revenus et des profits des firmes européennes) et humains (pertes d’emploi et de pouvoir d’achat).

Et nous dans tout cela ? Sommes-nous de simples spectateurs de cette escalade entre grandes puissances économiques ? On ne devrait pas l’être, et on ne l’est pas… Cette guerre protectionniste qui va à l’encontre de tout ce que la communauté internationale a bâti le siècle dernier pour instaurer les principes du libre-échange peut nous être très avantageuse. Elle rassure déjà tous les constructeurs et industriels étrangers de l’automobile et d’autres secteurs qui ont décidé de miser sur le Maroc, y installer leurs usines et en faire une base logistique pour exporter vers le reste du monde. Ceux-là peuvent aujourd’hui sabrer le champagne (moins fort que le cognac), car ils sont à l’abri des missiles douaniers lancés de part et d’autre, et peuvent profiter pleinement de l’accord de libre-échange qui lie le Maroc à l’Union européenne et à d’autres zones économiques susceptibles de rejoindre la guerre.

Une guerre qui va aussi convaincre les derniers rétifs qui hésitaient à venir s’installer au Maroc, ou qui retardaient leur décision d’investissement, et les pousser à revoir leurs calculs pour venir profiter de cette zone de paix qui offre une neutralité douanière avec le monde entier ou presque (ALE avec plus de 55 pays, dont de gros marchés comme l’UE, les États-Unis et l’ensemble du continent africain dans le cadre de la Zlecaf).

En plus de tous ces autres avantages compétitifs en termes de transport et de logistique, proximité géographique avec l’UE aidant, de niveaux de salaires et de disponibilité d’une énergie propre qui les exempteraient de la nouvelle taxe carbone que les Européens commenceront à imposer au monde pour tout produit pénétrant dans leur territoire. Bref, que du pur bénéf pour le Maroc qui se voit conforté dans son choix stratégique pris en 2014, celui d’être une alternative industrielle à la Chine, notamment dans l’industrie automobile. Quand Moulay Hafid Elalamy avait lancé ce pari au tout début de son mandat de ministre de l’Industrie, beaucoup le prenaient pour un fou… Des fous comme lui, on en redemande.