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Chronique

Les bâtards de la raison et les bâtards de la foi

L’islamisme politique et activiste a évacué toute spiritualité du docte. Ibn Taymiya l’a largement emporté sur Ibn Rochd !

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Ici même, à travers mes dernières chroniques, j’ai décrit dans le détail les caractéristiques du monde postmoderne – certains l’appelleront post-démocratique – qui nous engloutit vertigineusement.

Ce monde se distingue d’abord par sa singulière aversion pour la Raison, c’est-à-dire son mépris pour les meilleures valeurs solaires que les hommes aient pu mettre au service du vivre-ensemble à la faveur de la Renaissance, des Lumières, des différentes déclarations universelles des droits de l’Homme et de la Charte des Nations unies.

Le mépris de la Raison a vu ses adeptes se multiplier d’une manière effrayante depuis les cinq dernières années et, plus vertigineusement, durant les derniers mois. Aujourd’hui, les bâtards de la raison sévissent partout dans les quatre coins du monde et, bien évidemment, chez nous aussi.

Il y a d’abord les bâtards des Lumières qui sévissent en Occident et que John Saul n’a point hésité à appeler les «Bâtards de Voltaire» (783 pages, Payot et Rivages, 2000). Que peuvent bien peser aujourd’hui les immenses penseurs Edgar Morin, Michel Serres ou Noam Chomsky face à Elon Musk, Mark Zuckerberg ou Sundar Pichai ? Que pèse la Raison aujourd’hui face aux décrets présidentiels de Trump ?

«Loin d’être, comme le prônait Voltaire, une force morale initiatrice de liberté, la “Raison” des élites n’est plus rien d’autre qu’une méthode d’administration. Dans tous les domaines, le monde occidental a ainsi été transformé en une gigantesque machine incompréhensible, livrée à des “experts” – les “bâtards de Voltaire” – asservis à un système dépourvu de toute moralité», écrivit John Saul.

Le phénomène n’a fait que se métastaser pour atteindre un niveau où l’on se demande ce que signifie encore le mot «démocratie» et même le vocable «État». Alors qu’il est littéralement désintégré par l’Administration Trump et quasiment pulvérisé en Argentine, l’État est paradoxalement mis au service de l’idéologie nationale-populiste et du protectionnisme.

On ne comprend donc plus grand-chose à un «monde libre» qui a longtemps combattu le protectionnisme et qui finit aujourd’hui par l’imposer au monde entier à coups de taxations douanières. En tout cas, aux USA, l’«État social» est maintenant traqué et l’ensemble des institutions qui y officient sont rageusement mises hors service. Mais, paradoxalement, jamais l’État fédéral américain n’a été autant omnipotent et son chef autant émancipé du Congrès !

Pourtant, il serait pour le moins inapproprié de croire que les tribulations trumpiennes se résument à la «colère d’un illuminé rongé par la rancune». Que nenni ! L’outil anthropologique révèle, au contraire, un double et profond malaise américain qui rappelle celui que vécut la Grande-Bretagne à la veille de sa relégation au second rang par la nouvelle puissance industrieuse qui n’était autre que les USA.

En effet, l’Amérique subit aujourd’hui deux affronts existentiels : le défi chinois et une crise identitaire sévère. Face à la conquête chinoise multidimensionnelle du monde, les USA semblent relégués constamment à des réactions souventement maladroites, comme en témoigne l’effritement de la carte «droits-de-l’hommiste».

Que peut donc opposer l’Amérique à la Chine ? Pas grand-chose, en vérité. Évitant soigneusement la provocation militaire, l’agression verbale ou l’affrontement par petits pays interposés, les Chinois acculent les USA à une guerre économique dont ils ont perdu les armes essentielles que sont l’innovation et la productivité.

Par ailleurs, la crise identitaire profonde oblige le système Trump à projeter les tares américaines sur l’étranger, les étrangers. Et c’est là et bien là que se croisent la claustrophobie géostratégique trumpienne, qui n’hésite pas à appeler à l’annexion du Groenland ou du Canada, d’une part, et l’agoraphobie protectionniste d’un nombre de plus en plus croissant de pays et de peuples tombés sous le charme apparent du national-populisme, notamment en Europe, d’autre part.

Ce qui apparaît donc de la part du Président Trump comme des actes épidermiques frappés du sceau de la désinvolture relève, au contraire, d’une authentique volonté de sauver ce qui peut l’être de la toute-puissance américaine face à la foudroyante émergence chinoise.
Si l’Occident a ses «Bâtards de Voltaire», l’Orient a ses «Bâtards d’Averroès». Si les premiers sont les fossoyeurs de la Raison, les seconds sont les faussaires de la Foi.

En effet, bien que les joutes intellectuelles autour de la neutralité ou de l’implication de la foi dans la gestion de la cité aient mobilisé les esprits au sein du monde musulman du VIIIe au XIIIe siècle, force est de constater que tout cela semble avoir été vain. Les sociétés musulmanes ont fini par faire place à un islam politique particulièrement rétrograde et inhumain.

La mémoire collective semble s’être débarrassée de «l’islam des lumières» tel que prôné par Averroès. Cet islam qui place la Raison au centre du rapport du musulman à son Créateur a été malmené et parfois littéralement laminé par l’islamisme voué à l’obéissance à des agendas impérialistes, qu’il revête le burnous califal ou la gandoura jihadiste.

L’explosion des réseaux sociaux a favorisé la contagion des sociétés musulmanes de la pandémie virale islamiste à un point qu’on peine à imaginer en Occident. L’islamisme politique et activiste a évacué toute spiritualité du docte. Ibn Taymiya l’a largement emporté sur Ibn Rochd ! Les «Bâtards d’Averroès» peuvent donc polluer à loisir une blogosphère dont les maîtres ne sont précisément que les «Bâtards de Voltaire» !

Il est temps pour l’intelligentsia marocaine d’inventer les vaccins mentaux appropriés contre les nuisances des «Bâtards de la Raison» et des «Bâtards de la Foi» ! C’est d’une urgence absolue !