Chronique
Le patriotisme est-il devenu un «gros mot» ?
Il est un paradoxe qui ne cesse de me tourmenter depuis un certain temps : alors que le patriotisme revient en force dans le discours politique et la sphère intellectuelle sur toute l’étendue du monde occidental, notamment en Europe et aux États-Unis, prenant parfois des formes extrémistes frôlant le national-populisme, je constate que le même patriotisme devient un gros mot chez nous.
Au sein de la blogosphère et parmi les élites culturelles, un patriote est vite traité de «3ayach», une espèce de mercenaire-flagorneur à la solde de je ne sais quel pouvoir. La course derrière le buzz permet, en effet, toutes les offenses contre les honnêtes gens, à commencer par les patriotes sincères.
Aussi n’est-il nullement superflu de préciser ma pensée à cet égard, quitte à fâcher les ténors du nihilisme qui se pavanent dans les réseaux sociaux et surtout les «militants de la vingt-cinquième heure» qui sont légion de nos jours.
Il en est ainsi de certains pseudo-intellectuels qui semblent considérer mon engagement et celui d’un nombre considérable de mes confrères dans la défense – bec et ongles – de l’image et des intérêts supérieurs du Maroc comme un «retournement de veste». Comme si nos «vestes» étaient précédemment antipatriotiques ! En ce qui me concerne personnellement, et pour paraphraser de Gaulle, je le dis haut et fort, mais en toute modestie : «Croit-on qu’à plus de soixante-dix ans, je vais commencer une carrière de flagorneur (3ayach) ?». En toute bonne foi, je m’en explique une bonne fois pour toutes.
Je considère, en effet, que les atteintes à la dignité du citoyen, quelles que soient leurs coutures, sont aussi périlleuses pour le Royaume que celles qui visent sa souveraineté pleine et entière.
Aussi, les combats pour la souveraineté et l’intégrité territoriale ne se gagneront véritablement et définitivement qu’à la faveur de la consolidation socioéconomique et éthique du front intérieur. Parce que je me refuse au manichéisme et au nihilisme et que, modestie toujours en alerte, je m’emploie à complexifier ma pensée, j’inscris l’éthique de ma démarche intellectuelle dans deux axes à mes yeux essentiels :
1) Le combat inlassable pour le respect de la dignité et des droits humains au sein de ce Maroc qui se cherche entre son lourd héritage du passé et ses aspirations à la modernité. À l’aune de cette confrontation parfois violente entre les démons du passé et les envoûtantes pulsions de la modernité, tout sentiment patriotique sain et intelligible passe par le combat pour la dignité, la justice sociale, la justice tout court, la bonne gouvernance, l’armement des consciences au moyen des savoirs et de la formation, c’est-à-dire la construction d’une citoyenneté libre et responsable. À ce niveau-là, aucune concession ne doit être faite aux forces rétrogrades, aux brigades de l’obscurantisme, aux mafias diverses et variées, aux pourvoyeurs et chasseurs de rentes, à l’argent facile, toujours vassalisant et humiliant ;
2) Parallèlement à ce combat majeur pour la dignité et les droits humains fondamentaux, politiques, sociaux, économiques, culturels…, il est un combat qui me semble tout aussi noble et mérite d’être mené avec autant de vigueur et de conviction. Je veux parler de la défense de mon pays contre les appétits impérialistes, les visées hégémoniques et les attaques néocoloniales, toutes velléités qui refusent au Maroc son droit inaliénable à l’émergence, au développement, au rayonnement et à la souveraineté pleine et entière sur l’ensemble de son territoire. Ce patriotisme-là, je l’ai depuis longtemps débarrassé de tout soupçon de chauvinisme comme de tout nationalisme étriqué. Je précise ici que mon engagement pour une monarchie véritablement constitutionnelle, authentiquement sociale et véritablement populaire n’a rien à envier à mon attachement aux valeurs universelles que je n’ai jamais hésité à défendre contre les forces de l’obscurité, de l’islamo-radicalisme, du racisme et du populisme aveugle. Loin d’être antinomiques, ces deux axes sont, sous ma plume et dans mon esprit, en parfaite synergie, jumeaux même, et foncièrement complémentaires.
En d’autres termes, la grandeur et la respectabilité diplomatique, géostratégique, tout comme l’inviolabilité territoriale du Maroc passent par l’instauration et la consolidation de la dignité du citoyen, au moyen d’une justice sociale alerte, d’un enseignement performant, d’un respect sourcilleux des droits humains fondamentaux et d’une démocratie efficiente. En un mot, comme en dix, la dignité de la nation passe d’abord par celle du citoyen libre et responsable !
Mais alors, qui est véritablement responsable des blocages intermittents opposés à la marche du Royaume vers la modernité librement choisie et assumée ? Serait-ce le Souverain qui jouit d’une affection populaire jamais démentie depuis un quart de siècle et qui ne cesse de booster la modernisation et la démocratisation de son pays ? Que nenni ! «Mohammed VI s’est révélé bien plus progressiste que les plus progressistes de ses sujets», me confia un jour Jack Lang. Que de tabous brisés par lui et que de pas géants accomplis par le Maroc vers la modernité sous son impulsion !
Ce sont, en vérité, les forces rétrogrades, toutes tendances confondues, qui sont coupables de la suprématie du mental arriériste auquel elles ne cessent d’inoculer des certitudes périmées, des croyances apocryphes et des paradigmes éculés.
Voilà pourquoi, saluant les pas géants que ne cesse d’accomplir ma patrie vers son épanouissement, je ne renie rien de mon combat inlassable pour la dignité et l’épanouissement du peuple marocain et contre toutes les atteintes à cette dignité, qu’elles viennent de l’intérieur ou de l’extérieur du Royaume ! Point barre.