Chronique
Le ‘‘catenaccio’’ monétaire de Jouahri
Dans la «tribune» des cols blancs, patrons et autres responsables politiques qui veulent donner un coup de fouet à la croissance et à l’emploi, en ouvrant le robinet des crédits à des taux bas, la décision de Jouahri de maintenir en ce début de semaine son taux directeur inchangé à 2,75% ne passe pas.
Le monde se divise en deux : les fans du tiki-taka espagnol, de l’attaque flamboyante à tout-va, du football total remis au goût du jour par le Catalan Pep Guardiola, et les autres qui préfèrent plutôt la méthode prudente de l’Argentin El Cholo, célèbre coach de l’Atlético de Madrid, adepte de la philosophie italienne du catenaccio, ce verrou défensif mais ô combien efficace.
Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib, appartient, selon toute vraisemblance, à la deuxième école : mettre un bus derrière, lire l’adversaire, lui laisser le ballon, le surveiller, l’attendre, le fatiguer, l’ennuyer, puis profiter de la première fenêtre de tir qui se présente pour aller au contre et le surprendre. En somme, tout sauf prendre le risque d’ouvrir les vannes et de perdre. Quand ça marche, il gagne par 1-0 sans forcément plaire, comme dans un vieux match de Calcio, Sampdoria-Lazio, des années 1990. Ou, au pire, il sort avec un nul… Alors, oui, comme un Oualid Regragui qui ne croit pas en «Al adae» (la manière) et l’assume, Jouahri est souvent critiqué, décrié, descendu en flammes par les fans du beau jeu, même quand il décroche des résultats.
Dans la «tribune» des cols blancs, patrons et autres responsables politiques qui veulent donner un coup de fouet à la croissance et à l’emploi, en ouvrant le robinet des crédits à des taux bas, la décision de Jouahri de maintenir en ce début de semaine son taux directeur inchangé à 2,75% ne passe pas. D’autant qu’en face, l’adversaire «inflation», qui nous a donné des sueurs froides ces deux dernières années, est en perte de vitesse (1,3% en 2024, selon les prévisions de Bank Al-Maghrib). Refuser le jeu de possession face à une menace faible, c’est selon ces ultras du tiki-taka monétaire, le «croître à tout prix», comme rater une occasion en or de faire bouger le pays, de gagner par le score et la manière.
Mais comme dans un after de Champions League, Manchester City-Inter de Milan, il y a toujours ceux qui, tapis dans un «virage» de comptoir, vont vous sortir un autre discours, un autre raisonnement qui a sa propre logique. Convaincus que l’Italie de 1982 est la meilleure équipe de l’histoire du ballon rond, ils aiment la méthode du wali, sa philosophie et sa prudence. Là où les premiers voient dans le ralentissement de l’inflation une raison qui devrait pousser Bank Al-Maghrib à lâcher les vannes, eux voient le risque qui pèse encore sur l’économie mondiale. Le conflit au Moyen-Orient, avec une guerre de Gaza qui s’étend au Liban du Hezbollah, leur fait craindre un élargissement du conflit chez leurs soutiens en Iran et en Irak, grands producteurs de pétrole. Ils s’inquiètent également de voir s’enliser le conflit ukrainien, lui qui était censé au départ être plié en moins d’un an, avec toutes les pressions haussières que cela fait peser sur les prix des produits alimentaires et énergétiques.
Ils estiment aussi que le gouvernement a beaucoup fait pour soutenir la demande nationale : augmentations de salaires consenties à plusieurs catégories de travailleurs, distribution de milliards de dirhams d’aides directes aux populations vulnérables tous les mois… En plus des autres cadeaux de pouvoir d’achat actuellement en négociation avec les partenaires sociaux (nouvelles hausses de salaires, baisse de l’impôt sur le revenu des classes moyennes…). Et qui dit plus de demande, dit forcément plus de pression à la hausse sur les prix. L’inflation, selon cette logique, a certes baissé en 2024, mais son spectre est toujours là, menaçant de mettre le feu au panier de la ménagère et aux prix des matières premières. Un contexte incertain qui appelle à la prudence, à jouer le bloc bas, face au pressing géoéconomique.
Qui a raison ? Qui a tort ? Les adeptes de l’école Pep ou les partisans de la philosophie d’El Cholo ? En politique monétaire, comme dans le foot, tout est question de choix. Jouahri a fait le sien. Que l’on aime ou pas, nous n’espérons qu’une chose : que le Maroc gagne à la fin du match, ou du moins n’en sorte pas perdant.
