Chronique
«La fin des certitudes»
Ce qui se passe aujourd’hui s’apparente à une refonte totale du monde né après la Seconde Guerre mondiale. Des puissances nouvelles émergent, d’autres déclinent parfois vertigineusement. Le dollar est traqué de partout, y compris par des alliés organiques des USA.
J’emprunte ce titre à l’un de mes livres édité en… 1982. Dans celui-ci, j’annonçais expressément l’implosion de l’ex-URSS «avant la fin de la décennie 80». Je n’avais pas grand mérite à prévoir ce qui était bel et bien prévisible, en dépit de la puissance militaire et l’ampleur de l’aire d’influence de l’ex-URSS. Hélas, beaucoup n’ont pas vu les fissures qui ont frappé de plein fouet l’ex-Empire soviétique, sans compter les voix tonitruantes de Sakharov ou Soljenitsyne. Le gauchisme dogmatique et le tiers-mondisme triomphaient encore en ces temps-là. Ceux qui m’avaient opposé toutes sortes de noms d’oiseaux, me traitant de «suppôt de l’impérialisme», voire carrément d’«agent de la CIA» – rien que cela ! – déchanteront dès la chute du Mur de Berlin durant la nuit du 9 novembre 1989.
J’invoque ce fait parce que nous assistons actuellement à l’effondrement d’une foultitude de certitudes sans nous en rendre véritablement compte. Alors que nous avons quasiment consommé le premier quart du XXIe siècle, nous continuons à raisonner – quand nous daignons raisonner – avec les outils intellectuels du XXe siècle. Nous zappons mentalement le big bang technologique, la révolution des nouvelles technologies de l’information (NTI), la mondialisation, la financiarisation des économies occidentales, le transfert du centre du monde de l’Occident vers l’Asie, le réveil, certes encore lent mais sociologiquement et politiquement avéré, de l’Afrique, sans compter l’effritement de la bipolarité dans le monde (capitalisme vs communisme) et au sein des grandes démocraties (gauche vs droite).
Ce qui se passe aujourd’hui s’apparente à une refonte totale du monde né après la Seconde Guerre mondiale. Des puissances nouvelles émergent, d’autres déclinent parfois vertigineusement. Le dollar est traqué de partout, y compris par des alliés organiques des USA (Arabie saoudite). La Chine cède son rôle d’atelier de l’économie mondiale à l’Afrique. L’Europe vieillit tellement mal qu’elle fait place dans son système démocratique aux démons national-populistes de l’entre-deux-guerres. La guerre russo-ukrainienne ajoute à son désarroi et les garde-fous de l’Union des 27 s’effondrent l’un après l’autre. La France, dont l’endettement atteindra sûrement les 200% de son PIB avant la fin du mandat Macron, s’est vu piètrement délestée de son aire africaine et peine à gérer ses «possessions» dans l’océan Indien et le Pacifique. Dégradée par les agences de notation, et risquant de l’être davantage, la France emprunte aujourd’hui quasiment au même taux que l’Espagne. L’Allemagne qui devait sa puissance économique à ses relations avec la Russie et les anciens satellites de l’ex-URSS peine à retrouver son essor d’antan. Face à la Chine, à l’Inde et aux puissances montantes, les USA semblent résignés à l’improvisation, y compris à l’égard des conflits sanglants de Gaza et de l’Ukraine. Lamentablement démunis face aux menaces de Bab El Mendeb ou encore face aux défis iranien et nord-coréen. La configuration de la confrontation électorale Biden vs Trump n’augure nullement de lendemains réjouissants, ni pour la sérénité de la société américaine elle-même ni pour les nouveaux équilibres mondiaux qui se profilent. Nul besoin d’être un génie de la géostratégie pour prévoir le lâchage de l’Europe, voire l’OTAN sous le second mandat de Trump, et subsidiairement la normalisation avec Poutine et davantage de soutien au gouvernement sanguinaire de Netanyahou. La réélection de Biden engendra des conséquences autrement plus catastrophiques. C’est dire la quadrature du cercle que vit une Amérique intérieurement bouillante et extérieurement défiée de toutes parts.
Dans le numéro précédant de «La Vie éco» (N° 5242 du 12-18 juillet 2024), j’ai décliné les tourments qui traversent le Sahel et la CEDEAO. Les fâcheries qui y opposent les uns et les autres ne sont, en vérité, que l’expression des influences néfastes de grandes, moyennes et petites puissances lorgnant avec appétence les richesses dont regorgent le sol et le sous-sol de cette partie du monde. Quant au Grand Maghreb, il est devenu une banale «façon de parler», puisque chacune de ses composantes ne lui trouve plus aucun intérêt, étant verrouillé par des stratagèmes aussi minables les uns que les autres.
Rien à l’horizon ne permet le moindre optimisme quant à l’issue des présidentielles en Algérie et en Tunisie. Le cas libyen se complexifie chaque jour davantage. Seuls le Maroc et la Mauritanie échappent à la malédiction institutionnelle qui frappe le reste du Grand Maghreb.
L’ensemble de ce tableau universel renseigne sur le degré de chamboulement des repères qui avaient succédé au second conflit mondial et même à l’implosion du Glacier soviétique. L’OTAN qui a prouvé son incapacité à activer son article 5 relatif à la défense collective ne tardera guère à rejoindre feu Pacte de Varsovie, tant la menace nucléaire est devenue prédominante dans le discours poutinien. Les USA se désengagent crescendo de la défense de l’Europe alors que celle-ci n’a pas entrepris le début du commencement de quelque politique de défense que ce soit.
Résultat des courses, aucun pays ne peut plus compter sur l’alliance stratégique avec quelque puissance que ce soit. Le chacun-pour-soi devient la règle caractéristique du Nouveau Monde.
Dieu merci, le Maroc l’a compris dès l’avènement du règne de MohammedVI. Nombre de pays africains l’ont peu à peu compris et n’ont point hésité à se débarrasser de la tutelle française. Cette règle consistant à ne compter que sur soi-même n’exclut nullement la coopération sous l’impératif exclusif du gagnant-gagnant et d’égal à égal. Cela aussi, le Maroc l’a compris. Il l’a même imposé en paradigme de souveraineté, y compris aux grandes et moins grandes puissances mondiales.
Là aussi, l’exception marocaine résiste aux remous divers et variés qui chamboulent le monde !