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Chronique

Inflation : Le grand malentendu

En réalité, personne ne se trompe. C’est le mot utilisé qui trompe. L’inflation ne mesure pas le niveau des prix. Elle mesure leur variation.

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Il y a quelques semaines, dans cette même chronique, nous écrivions que la bataille contre l’inflation était pratiquement gagnée. Que la flambée mondiale des prix, déclenchée par le Covid puis la guerre en Ukraine, refluait enfin.

Que c’était, au fond, une grande victoire économique dont personne ne prenait vraiment le temps de se réjouir. Ni au Maroc ni ailleurs.

Sur le papier, les chiffres étaient clairs : les taux d’inflation retombaient, les courbes se calmaient, les banques centrales et les gouvernements respiraient. Y compris chez nous. Bref, le pire semblait derrière nous.

Et pourtant, essayez de dire cela à quelqu’un à la caisse d’un supermarché. Essayez d’expliquer à un ménage que «l’inflation est finie». Vous récolterez au mieux un sourire sceptique.

Parce que dans la vie quotidienne, rien (ou presque) ne donne le sentiment d’un retour à la normale. Le panier reste cher. Le café a augmenté. Le transport aussi. Le loyer ne recule pas. Les frais d’école encore moins…

Il y a là un décalage presque irritant entre le discours des économistes et des politiques et l’expérience des gens. En réalité, personne ne se trompe. C’est le mot utilisé qui trompe. L’inflation ne mesure pas le niveau des prix.

Elle mesure leur variation. Quand on dit que l’inflation baisse, cela ne signifie pas que les prix baissent. Cela signifie seulement qu’ils augmentent moins vite. La voiture ne roule plus à 140 km/h. Mais elle continue d’avancer, lentement, à un rythme que l’on estime normal.

Or ces cinq dernières années, elle a parcouru une longue distance… Énergie, céréales, huiles, matières premières, transport, importations : tout a grimpé en même temps. Les prix ont franchi une marche, puis une autre.

Et une fois installés plus haut, ils ne redescendent presque jamais. Ils se stabilisent là-haut. Les économistes appellent cela la «désinflation». Un terme savant pour dire une réalité simple : la fièvre tombe, mais la cicatrice reste.

Pour les ménages, ce parcours de l’inflation, sa montée puis sa stabilisation, est vécu comme un choc cumulatif. Un produit qui augmente de 10%, puis encore de 10%, puis se stabilise, reste durablement plus cher qu’avant.

Multipliez cela par des dizaines de dépenses et vous obtenez cette impression que tout coûte plus lourd, même quand les hausses se calment. Même les salaires n’effacent pas ce ressenti. Oui, les revenus ont progressé. Le dialogue social a relevé la masse salariale publique. Le SMIG a été revalorisé.

Certaines entreprises ont ajusté les rémunérations. Mais ces hausses arrivent après le choc. Elles compensent, partiellement. Elles ne remettent pas les compteurs à zéro. Psychologiquement, la perte est immédiate.

Le rattrapage, lui, est lent et discret. On remarque très vite ce que l’on paie en plus. On perçoit beaucoup moins ce que l’on gagne en plus. C’est toute la différence entre une statistique et un vécu.

Ce phénomène n’a rien d’exceptionnel, ni de spécifiquement marocain. Après les grandes vagues inflationnistes des années 70 en Europe et aux États-Unis, les prix s’étaient stabilisés… sans jamais revenir à leur point de départ.

Idem pour ce dernier épisode inflationniste que le monde a vécu mais a su gérer rapidement. L’économie fonctionne comme un escalier, pas comme un ascenseur. On monte marche par marche, pas à pas. Mais on ne redescend presque jamais. C’est sans doute la leçon la plus difficile à accepter: la fin de l’inflation ne signifie pas le retour à la vie d’avant.

Pour les banques centrales et les gouvernements, la bataille est gagnée quand les hausses ralentissent. Pour les ménages, elle ne l’est que lorsque le pouvoir d’achat s’améliore réellement. Entre ces deux définitions se loge tout le malentendu actuel.

L’inflation a peut-être disparu des graphiques. Mais dans les portefeuilles, elle laisse une trace beaucoup plus tenace. Et ça c’est difficile à vite oublier…