Chronique
Indignez-vous… loyalement !
Ce qui me scandalise à outrance, c’est cet imbattable culot des nihilistes et nombre de manichéens d’ici et d’ailleurs de chercher n’importe quelle carence pour en faire l’alpha et l’oméga de la mal-gouvernance qui prévaudrait au Royaume.
«Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va, car il ne sait pas où il est», avait dit Bismarck, le grand leader prusso-germanique. Il ne m’est guère loisible de dresser ici l’état des lieux au Maroc, «avant et après», à tous les niveaux. Cela serait fastidieux. Je me contenterai ici de restituer un très court «avant et après» pour la chose socioculturelle.
J’appartiens à une génération qui a connu un Maroc où n’existait qu’un seul et unique festival, celui des «Arts populaires» de Marrakech. Aujourd’hui, le pays en compte près de 70, tous thèmes confondus, sans compter les traditionnels moussems locaux et régionaux. Longtemps, on produisait un film cinématographique tous les dix ans. De nos jours, on produit une moyenne de 25 films/an, sans compter les téléfilms. Jusqu’à la moitié des années 70, on ne publiait pas plus d’une dizaine de livres par an, exception faite des manuels scolaires. On en est maintenant à 1.500/an. Jusqu’à l’aube des années 90, il n’existait pas plus de deux petites centaines d’associations, majoritairement à caractère sportif ou caritatif. En 2024, leur nombre approche les 240.000 ! Le nombre de coopératives qui ne dépassait point les 2.000 en 1983 avoisine les 48.000 aujourd’hui ! Je vous fais grâce des publications périodiques imprimées ou électroniques, des chaînes de radio/TV indépendantes, etc.
Tout cela signifie-t-il que «tout va pour le mieux dans le plus beau pays du monde» ? Que nenni ! Beaucoup reste à faire et des carences socioculturelles résistent toujours au vent du changement qui souffle sur le Royaume depuis un quart de siècle. Néanmoins, force est de constater de visu le chemin parcouru en dépit de la modestie des moyens intrinsèques du pays. Non loin de nous, malgré des milliers de milliards de pétrodollars engrangés durant la même période, il est difficile d’y constater le sixième du tiers de ce qui a été réalisé par ici. S’il est hautement vertueux pour un observateur averti de scruter les «trains en retard», il n’est pas intellectuellement honnête de nier la ponctualité de ceux qui arrivent bel et bien à l’heure. Mais, ce qui me scandalise à outrance, c’est cet imbattable culot des nihilistes et nombre de manichéens d’ici et d’ailleurs de chercher n’importe quelle carence pour en faire l’alpha et l’oméga de la mal-gouvernance qui prévaudrait au Royaume «à tous les niveaux».
Une malhonnêteté intellectuelle à laquelle s’adjoint la fourberie des salafo-populistes. Je sais que la société marocaine reste profondément conservatrice, mais la mauvaise foi ne cesse de corrompre ce conservatisme originairement bon enfant. On revendique la liberté, mais pas pour les femmes ; on aspire à l’équité, mais sans la méritocratie ; on en appelle à la justice, à condition d’y échapper soi-même et les siens ; on tolère les rapports consentis entre adultes… pour soi, et pas pour les autres ; on est scandalisé par les manquements au Code de la route, mais on n’hésite pas soi-même à brûler stops et feux rouges. Bref, on veut exclusivement des droits, mais pas les contrariants devoirs qui s’y attachent !
Cette mentalité éminemment vicelarde, opportuniste et aigrie se dresse vigoureusement contre la créativité, le volontarisme, l’ingéniosité, l’effort, l’excellence et la réussite. Elle célèbre la paresse intellectuelle, la gratuité toute (koulchi fabor), le misérabilisme et l’assistanat. «Que m’importe d’énumérer les jours du mois qui ne me rapporte rien ?», dit l’adage. Cette mentalité refuse de voir l’attractivité croissante du Royaume aux registres du tourisme, de l’investissement industriel ou encore des alliances géopolitiques. À dire que le millier d’entreprises françaises, les 850 entreprises espagnoles, la cascade des investissements chinois, américains, européens… tout cela relèverait d’un vagabond hasard !
Le millier d’accords conclus avec une foultitude de pays africains ne serait-il donc que le fruit de l’idiotie des dirigeants de ces pays ! Les animateurs du discours nihiliste refusent mordicus d’admettre que le monde a radicalement changé et le Maroc d’aujourd’hui aussi. Le Souverain a vite compris que notre pays ne pouvait compter que sur lui-même, tant le monde globalisé et postmoderne est estampillé du sceau du national-égoïsme. Seul le volontarisme y paie. Même les superpuissances ne peuvent aujourd’hui contrer efficacement ce mouvement torrentiel.
Trois exemples parlants à cet effet : en 1995, le PIB japonais pesait 15 fois celui de l’Inde ; aujourd’hui, les deux PIB sont au coude-à-coude ! Du temps du Gold Standard, le dollar représentait 80% des réserves de change, il n’en est aujourd’hui qu’à 54% ! La pandémie de vampirisation de la matière grise des pays du Sud atteint des proportions stratosphériques : plus d’un millier d’ingénieurs marocains sont aspirés chaque année par la France, tandis que le système hospitalier de l’Hexagone emploie actuellement plus de 7.000 médecins dûment formés au Maroc ! N’y a-t-il pas une causalité entre ce dernier chiffre et les grèves des étudiants en médecine dont les meneurs continuent à rêver à l’exode ? Si la France voulait sincèrement aider le Maroc à lécher l’émergence, un banal décret ministériel suffirait à mettre fin à cette hémorragie de la matière grise marocaine. Eh bien non ! Au pays des droits de l’homme, le droit fondamental du Marocain à se soigner n’y compte que dalle !
Voyez-vous, on peine à trouver chez certains professionnels de la sape systématique et systémique un brin de patriotisme. On préfère la destruction du moral de la nation à la culture de la reconnaissance, l’invective et l’atteinte à l’honneur d’autrui en lieu et place de la critique constructive. S’indigner est beau et éminemment légitime ; mais s’indigner loyalement est autrement plus gratifiant !
