SUIVEZ-NOUS

Chronique

Il sert à quoi le Ramadan ?

À l’ère où «l’ignorance sacrée» parade allègrement dans la blogosphère, tant les procureurs divins autoproclamés y sévissent tous azimuts, la spiritualité décline-t-elle vertigineusement et la méditation devient aussi négligée que l’éthique.

Publié le


Mis à jour le

À méditer, bien sûr, et c’est peut-être là sa principale et même principielle raison d’être ! Méditons alors !

Avant tout, le Ramadan sert à déconstruire des réflexes, des lieux communs, un train-train où le cerveau obéit à des rituels mécaniques et autres mécanismes rituels.

Il favorise le remue-ménage d’un métabolisme ceinturé durant onze mois par le rythme des trois repas.

Mais encore ? Le Ramadan ne sert à rien… s’il est vécu uniquement comme une abstention de nourriture ou seulement comme le non-assouvissement de désirs. Tout comme les prières exécutées sans la moindre concentration.

Ou le pèlerinage accompli exclusivement pour le m’as-tu-vu. Idem pour l’aumône légale (zakāt) qui ne sert à rien lorsqu’elle est dispensée uniquement pour valoriser son ego en humiliant le pauvre bénéficiaire. À rien, vous dis-je !

Loin de moi l’idée, bien saugrenue, de vouer aux gémonies le Ramadan et, plus généralement, l’humanisme du message islamique. Ce dont il est question, c’est notre capacité à transcender nos mœurs de facture simiesque où chacun s’ingénie à faire «comme tout le monde».

Or, la spiritualité est une attitude intime et, dans l’entendement islamique, fondamentalement verticale, entre l’homme et son créateur. «Faire le Ramadan» s’apparente donc à ce qu’un philosophe a appelé un «gexte» où le geste rejoint le texte, et l’acte la doxa.

L’essentiel dans cette démarche consiste à transcender la forme pour aller vers le fond. Non pas dans le seul rapport au jeûne, mais en toutes choses.

Les grands penseurs de l’islam des lumières, d’Averroès à Arkoun, qui ont élu la raison (al ‘aql) au détriment du suivisme (annaql), ont entrepris jusqu’à la neutralisation de la partie conjoncturelle et, somme toute, contre-productive du corpus coranique, alors même qu’au sein de ce corpus d’autres versets sont venus remplacer et annuler ladite partie conjoncturelle.

Extirper après 14 siècles cette part, majoritairement médinoise, et au contenu particulièrement éphémère, est bien évidemment impossible. Il reste donc la contextualisation exégétique à laquelle se refuse la nomenclatura des choyoukhs et autres prédicateurs proches de certains pouvoirs pétris de l’islam politique dont Daech nous offre la pire des lectures.

Tous les versets brandis par les antidémocrates islamistes appartiennent à cette partie du Coran qui est éminemment conjoncturelle ! À titre d’exemple, qu’apporterait aujourd’hui à l’enrichissement spirituel de la communauté des musulmans la sourate «Al Massad» qui relate et voue aux géhennes Abou Lahab et sa femme ?

Je ne parle même pas des dizaines de milliers de hadiths apocryphes classés pourtant, depuis belle lurette, par les Mouhadditûne dans la catégorie des hadiths faibles (da3if), par opposition aux hadiths présumés corrects (hassan), tels que rapportés par At-Tabarani, At-Tirmidi, Ibn Majah, etc., et aux hadiths dits authentiques (Sahih) cités par Al Boukhari et Moslim.

Conclusion : mon choix est fait depuis longtemps et sans retour possible : ne retenir de ce magma accumulé durant des siècles de déclin que ce qui relève de l’humanisme et de la raison.

Un petit retour à l’immense Averroès. Dans son «Kitab fasl al-maqal» (Livre du discours décisif), Abul Walid Mohammad Ibn Rochd, qui a fortement inspiré des intellectuels de la dimension de Dante, Spinoza, Pascal ou encore Goethe, écrivit cette phrase: «Le Coran tout entier n’est qu’un appel à l’examen et à la réflexion, un éveil aux méthodes de l’examen».

Mais il n’hésita point non plus à écrire: «La religion (est destinée) aux communs des mortels, et la philosophie aux élites». Averroès fut aussi un précurseur en psychanalyse… avant même son invention par Sigmund Freud ! Eh oui… ce que ce dernier appelle le «surmoi» n’est rien d’autre que le «ça» pour Averroès.

D’ailleurs, Freud lui-même utilisa le «ça» averroïste dans sa «seconde topique». Enfin, à mon sens, Ibn Rochd fut, au beau milieu du Moyen-Âge, l’inventeur de la laïcité, en cela que, grâce à sa théorie de «l’intellect séparé», il a déconnecté le temporel du spirituel.

Un grand esprit qui fut le brillant contemporain du géant maïmonide (Moussa Ibn Maïmoun) qui «écrivait en arabe, pensait en grec et priait en hébreu» ! Je signale également qu’Ibn Rochd fut probablement le premier grand penseur arabe à combattre le rigorisme islamiste et à être combattu par lui (jusqu’à l’exil et la destruction par le feu de ses livres).

D’où son célèbre «Tahafout attahafout» («L’incohérence de l’incohérence»), en réponse à Abou Hamid Al Ghazzali, auteur, quant à lui, de «Tahafout al falassifah» (L’incohérence des philosophes).

En ces temps où les autoproclamés procureurs d’Allah sont légion, on imagine mal le musulman Ibn Rochd s’attablant (sans manger) avec le juif maïmonide pendant que celui-ci prenait son déjeuner durant le Ramadan.

C’était parfaitement plausible durant les temps lumineux d’Andalousie où la proximité avec l’Autre – eût-il été de couleur, de religion, d’ethnie ou de sexe différents – constituait un enrichissement de l’être.

Aussi, à l’ère où «l’ignorance sacrée» parade allègrement dans la blogosphère, tant les procureurs divins autoproclamés y sévissent tous azimuts, la spiritualité décline-t-elle vertigineusement et la méditation devient aussi négligée que l’éthique. Le recueillement de façade lors des «tarawih», cette prière surérogatoire nocturne, est devenu un vulgaire défilé de djellabas.

Devant tant de tartufferies, je reviens au Coran et y lis : «Soit indifférent aux ignorants !». Mais, méditation ou pas, recueillement ou non, le Ramadan demeure pour les Marocains un puissant bouclier contre le vide existentiel.

Tant mieux pour nous et surtout pour notre monde qui a perdu le Nord après avoir donné le dos au Sud. Ramadan Moubarak !