Chronique
Finitions
Peut-être que le problème est culturel, quand bâcler un travail n’apporte pas de honte à ceux qui l’exécutent et que le ridicule ne les «tue» pas.
Comparer ce qui a été prévu avec ce qui est livré est aussi un moyen de reddition des comptes.
C’est ce qu’ont fait quelques citoyens et élus à propos du projet de réaménagement de la corniche d’Aïn Sebaâ, en publiant sur les réseaux sociaux des photos montrant l’écart entre la maquette du projet et les réalisations effectivement réalisées.
Rien de plus parlant qu’une comparaison entre l’avant et l’après.
Le projet dont je parle est celui de l’aménagement de la corniche d’Aïn Sebaâ, un quartier qui avait grand besoin d’aménager son côté mer.
La commune a intégré ce projet dans sa stratégie globale visant à embellir le littoral du Grand Casablanca s’étendant de Dar Bouazza à Mohammédia. Le projet s’étend sur 3,4 km de longueur jusqu’à la limite avec Aïn Harrouda. Le promoteur a été choisi après un appel d’offres lancé fin 2022.
Le budget alloué est de 100 millions de dirhams, financé entièrement par la commune de Casablanca. Ce n’est donc pas une question de moyens.
Sauf que le résultat laisse à désirer.
Tellement que la commune refuse officiellement de réceptionner le chantier et que le wali de la région décide d’organiser une réunion d’urgence pour sommer le promoteur et les entreprises de corriger les lacunes identifiées.
Les racines du mal
En gros, le travail n’est pas fini. Et c’est là que se trouve l’élément récurrent et peut-être presque culturel de notre façon de réaliser les projets.
Est-ce dû au manque de rigueur, d’une absence de suivi, d’une impunité tellement installée qu’elle deviendrait structurelle, d’une mauvaise définition des tâches au départ, de l’incompétence des maîtres d’œuvre, d’ouvrage et des corps de métiers, de recherche de profit en pratiquant d’abjectes économies faites au détriment de la qualité des ouvrages… ?
La liste dépasse la surface réservée à cette chronique.
La gestion du projet est assurée par la société de développement local (SDL), Casablanca Aménagement, qui annonçait dans sa communication préalable s’engager à créer «un écrin panoramique attractif», intégrant des aires de détente, des promenades paysagères, des équipements sportifs de plein air et un accès universel à la plage.
La promesse est belle. À la fin du projet, les membres du Conseil de la ville parlent d’un «projet bâclé, caractérisé par un mobilier urbain sans caractère, des aménagements minimalistes et une absence flagrante de vision architecturale».
Les riverains du quartier Aïn Sebaâ et ceux des quartiers limitrophes de Hay Mohammadi et de Sidi Moumen manifestent un sentiment de relégation en déplorant l’écart de traitement entre les quartiers populaires de l’est de Casablanca et les zones plus huppées du littoral ouest.
Une inégalité territoriale manifeste et une gestion à deux vitesses de l’espace urbain de la ville.
Logiques illogiques
«Nous ne pouvons pas refuser de réceptionner le chantier… Les travaux sont terminés à 95%», précise un élu, en ajoutant que «malgré l’absence de finitions complètes, l’espace est déjà ouvert au public et commence à attirer de nombreux visiteurs».
Est-ce parce que l’espace est déjà ouvert au public qu’il faudrait acter qu’il est fini ? Et comment considérer que des travaux soient terminés à 95% quand ils ont été bâclés ? On ne voit pas la logique.
Nous n’y arriverons pas tant que la définition du mot «finition» demeure floue. Et tant que bâcler un travail ne s’accompagne d’aucun sentiment de honte chez ceux qui ne le finissent pas.
La Culture est la solution.
