Chronique
Du «patriotisme territorial» : Benaïssa, Azoulay et les autres…
Si chaque grand serviteur de l’État avait commencé par servir loyalement sa ville ou son patelin natal, le Maroc aurait gagné des décennies dans son combat pour le développement territorial.
Décédé le 28 février dernier, Mohamed Benaïssa ne sera sûrement jamais oublié ni de ses compatriotes marocains, ni de la mémoire intellectuelle arabe, ni a fortiori de ses concitoyens d’Asilah. C’est précisément son attachement à sa ville et la fougue qu’il a mise à son service qui m’interpellent particulièrement.
J’ai toujours considéré qu’à l’instar de l’amour, le patriotisme ne se crée pas, mais se prouve. Or, la patrie se manifeste a priori à travers le lieu de naissance, son propre douar, son village, sa ville et sa région d’extraction. Appelons cela le «patriotisme territorial».
C’est en cela que feu Mohamed Benaïssa avait rejoint le club très restreint des hommes politiques de renom qui ont servi avec le même allant et dans le même élan leur patrie et leur ville d’origine ou d’adoption. Il y a là une vertu démocratique et sociale qui mérite considération et confirme la justesse de la fameuse phrase de J. F. Kennedy : «Ne demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande ce que tu peux faire pour ton pays».
C’est en 1978 que feu Benaïssa créa ce qu’on appela en ce temps-là «le Festival d’Asilah». Près d’un demi-siècle plus tard, le Forum d’Asilah peut s’enorgueillir d’être couru et fréquenté par les plus illustres pointures intellectuelles, artistiques et littéraires du monde, principalement des sphères méditerranéenne, arabe et africaine.
Grâce à ce Forum, le destin de la ville d’Asilah a trouvé sens. Ce qui n’était qu’un bourg banal et terne, naguère «jeté» nonchalamment sur la route nationale 1, deviendra peu à peu une belle cité balnéaire affichant fièrement sa belle corniche, sa proprette médina, ses parcs thématiques et ses rues populeuses.
La magie de l’attractivité aidant, le nombre des visiteurs d’Asilah n’a cessé d’augmenter, ce qui a dynamisé les métiers de bouche, l’hôtellerie, l’artisanat, le BTP, etc.
Aujourd’hui, l’ancien petit port de pêche abrite l’un des cinq plus grands forums culturels du monde.Mohamed Benaïssa n’a pas attendu son élection le 12 juin 2009 à la tête du Conseil municipal pour mettre son vaste réseau relationnel au service de sa ville. Durant son parcours ministériel qui a duré près de seize ans et sa prestigieuse parenthèse diplomatique américaine de six ans, le regretté Benaïssa a toujours mis à l’avant sa fierté de «zaylachi».
Cet attachement fusionnel à la ville d’origine n’a, hélas, bénéficié qu’aux trois autres villes marocaines que je citerai plus loin. Pourtant, de grandes villes ont vu naître en leur sein des personnalités politiques de premier plan, qui ont témoigné peu de générosité à l’égard de leurs «bleds».
Les exemples de cette «ingratitude» vis-à-vis de la ville natale ne manquent guère. Qu’ont donc accompli les Benhima pour Safi, Ahmed Osman pour Oujda, Salaheddine Mezouar pour Meknès ou même Abderrahmane El Youssoufi pour Tanger ?
A contrario, l’exemple de l’ancien ministre feu Driss Basri est connu de tous. En dotant sa ville natale de ses premières infrastructures modernes, dont les zones industrielles, il l’a qualifiée à l’attractivité dont bénéficie Casablanca depuis belle lurette.
Mais il est un exemple bien plus édifiant à cet égard. Il s’agit de la métamorphose qu’a connue la ville d’Essaouira grâce à la forte implication volontariste du conseiller royal André Azoulay. Bien que familier des arcanes de la finance et donc des cercles économiques, l’illustre Souiri n’eut aucun mal à identifier la vocation de sa ville natale.
Il n’eut qu’à revenir aux images de son enfance baignée par les sons et les couleurs pour corser son «business plan». Ce fut donc par l’ingénierie culturelle qu’il fallait procéder pour libérer les énergies longtemps sommeilleuses de la ville bâtie par Sidi Mohammed Ben Abdallah et dessinée par Théodore Cornut.
Aujourd’hui, la ville abrite quatre grands festivals devenus mondialement réputés. Le Festival de Gnaoua et Musiques du monde, le Festival des Alizés, le Festival des Andalousies Atlantiques et le Festival de Regraga témoignent de la richesse culturelle et artistique d’Essaouira.
Chaque festival offre une expérience unique, mettant en valeur la musique, la danse, l’art, la spiritualité et la créativité sous différentes formes. La ville naguère endormie jusqu’au sein de la mémoire des Marocains a accueilli en 2024 plus d’un million de touristes, ce qui fait de la «Saint-Malo» marocaine l’une des villes les plus attractives du Royaume.
Au point d’accueillir chaque année davantage d’étrangers venus s’y établir, surtout les séniors désirant y passer le reste de leur existence.
Au chapitre de ce «patriotisme territorial», il est une autre ancienne petite ville qui doit son expansion et sa prospérité à l’un de ses dignes fils. Il s’agit de Benguerir qui a bénéficié de la gratitude du conseiller royal Fouad Ali El Himma.
En ayant été le maire et le député dans une autre vie, El Himma, à l’instar d’Azoulay et de feu Benaïssa, a doté sa ville d’origine d’une vocation et, par conséquent, d’un destin national, voire international. La ville abrite aujourd’hui l’une des universités les plus modernes et les plus axées sur les technologies d’avant-garde du monde.
La population de la ville a augmenté vertigineusement pour atteindre près de 115.000 âmes et ce chiffre est appelé à monter en flèche durant les prochaines années, du fait de l’attractivité initiée par l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) concurremment avec les nouvelles activités développées par l’OCP. Cette synergie est due, sans le moindre doute, à la volonté farouche qu’El Himma a exprimée en long et en large, d’ores et déjà, lors de ses campagnes électorales d’antan.
Si chaque grand serviteur de l’État avait commencé par servir loyalement sa ville ou son patelin natal, le Maroc aurait gagné des décennies dans son combat pour le développement territorial. Hélas, ce patriotisme de cœur et de raison, épidermique et viscéral, n’est pas donné au commun des politiques !