Chronique
Dont acte
C’est acté. Les hôteliers n’ont plus le droit d’exiger la présentation de l’acte de mariage à une femme et un homme qui veulent réserver une chambre dans un hôtel. Déjà qu’ils n’avaient pas ce droit puisqu’aucune loi ne l’exigeait. Mais tout le monde avait tellement intériorisé son existence jusqu’à la faire appliquer dans la vie de tous les jours. Oui, il faut suivre.
Ne boudons pas notre plaisir pour autant. Ce serait dommage de passer sous silence une autre victoire contre l’absurde. Les plus petites batailles gagnées deviennent des épopées quand nous n’avons que rarement la chance d’assister à des revanches de la logique contre la bêtise. Même quand cette «victoire» est momentanée et même quand nous n’avons aucune certitude qu’elle dure.
Chassez le naturiste, il revient au bungalow
Et pour cause, notre société est, par moment, élastique, dans le mauvais sens du terme. C’est-à-dire que les évolutions acquises sont toujours exposées au risque de s’annuler dans la durée. Amnésie populaire ou persistance des attitudes, des comportements et des compréhensions. Chassez le naturiste, il revient au bungalow !
En même temps, nous avons pris l’habitude d’intérioriser des lois qui n’existent pas. Parce qu’on croit qu’elles existent alors que ce ne sont que des instructions orales ou des interprétations d’une loi que l’on croit existante ou que l’on a rêvé qu’elle existe ou que l’on confond avec la morale ou qu’on justifie par la religion… En langage savant, nous serions, selon le philosophe du langage anglais, J. L. Austin, une société performative, capable de réaliser des actions juste en les énonçant. Il est vrai que nous sommes champions dans l’art de l’énonciation !
Ça peut être encore plus alambiqué si on fait l’inventaire des lois qui existent mais qu’on ne respecte pas, ou qu’on contourne ou dont on oublie de faire respecter. Nous avons acquis une certaine expertise, ou plutôt une expérience certaine, dans l’art de contourner des lois quand elles sont illogiques, absurdes ou obsolètes. Mais pas que.
Lois sans débats n’est que ruine…
Et tout ça, le plus «naturellement» du monde. Le Parlement dont le rôle est celui de débattre et de voter des lois ne peut jouer, dans ce cas, qu’un rôle de figurant. Car les lois qui en sont issues peuvent demeurer des corps étrangers. Elles resteraient «inapropriables» en l’absence de réels débats parlementaires et de société. Ces lois ne reflètent pas l’état d’avancement de notre pays ni l’état des débats de société que nous sommes obligés d’avoir à un moment pour avancer.
Nous avons tellement d’arbitrages à effectuer dans nos têtes et dans notre société. Entre la tradition et la modernité, le domaine public et le domaine privé, les libertés individuelles et le contrôle communautaire, le citoyen et la «communauté des croyants», la liberté et la stabilité, le croire et le savoir, etc. La liste est loin d’être exhaustive.
Pas d’écrit, pas de loi
Peut-être que cet épisode pourrait nous donner de l’espoir de généraliser le propos et de mettre sur la table de nouveaux comportements. Par exemple, celui de ne croire à l’existence d’une loi que quand elle est écrite. Et d’exiger de lire le texte d’une loi quand on veut nous l’imposer, surtout quand elle n’existe pas. Certes, nul n’est censé ignorer la loi, mais pas celles qui n’existent pas.
Parce qu’à un moment, nous allons nous fatiguer de respecter, en plus des lois existantes, celles qui n’existent pas et, qui plus est, sont liberticides. Comme dit mon ami: «Arrêtez de tout interdire, car je ne peux plus tout désobéir».
La Culture est la Solution.
