Chronique
Docteur Abdel et le mystère Kader
Abdelkader est Marocain. Il est Parisien. Enfin, pas exactement, il habite en banlieue parisienne. Il vient au Maroc une fois par an, pendant son congé. Donc en été, forcément, comme il dit. Quels comportements doit-il adopter quand il arrive ici ?
Quand il revient au bled, il dit qu’il vient de Paris, c’est plus simple. Ça lui évite de devoir indiquer où se trouve Aubervilliers, nord-est de Paris, pas loin de La Villette… tout ça. Il a une carte de séjour de dix ans, depuis pas longtemps, bien que ça fait des années qu’il est en France. Il est né à El Jadida, enfin pas tout à fait, non plus. Plutôt à Ouled Abbou, exactement Le Vendredi d’Ouled Abbou. Mais il dit qu’il est né à El Jadida, c’est plus simple. Ceci pour la biographie.
Kader, Abdel et Abdelkader
En France, il se fait appeler Kader, c’est plus simple. Ou Abdel, c’est plus courant. Abdelkader, c’est long. Et puis, pour les érudits ou pour ceux qui ont un peu de culture générale, Abdelkader rappelle l’émir qui a fait voir, en son temps, des misères à la France. Le plus grave, c’est que ça fait algérien. Alors Kader doit justifier, expliquer, rappeler qu’il est Marocain et que Abdelkader est un prénom arabe usité dans tous les pays arabes et qui veut dire esclave de Dieu puissant (ou capable), c’est selon. Il utilise indistinctement l’une ou l’autre traduction de «kader».
Au Maroc, on l’appelle Abdelkader. D’abord parce que c’est son prénom. Ensuite parce que, ici, on respecte le fait que ses parents aient égorgé un mouton pour le «baptiser» Abdelkader. Donc pas de diminutif. Ça amincit le mouton sacrificiel.
Toute cette introduction pour vous dire que ce n’est pas cela le sujet. Et qu’il ne s’agissait que d’une introduction, toutefois importante pour le reste de l’histoire. Pour la spolier, l’introduction est là pour préparer le lecteur à retrouver deux ou trois «personnalités» chez le même personnage.
Oser faire ici ce qui ne se fait pas là-bas ?
Le sujet est celui que Kader, quand il va acheter sa baguette de pain, à Paris ou en banlieue, il fait la queue, il attend que son tour arrive, demande sa baguette, n’ose pas préciser s’il la veut cuite ou pas assez, paie, dit merci et s’en va content. Abdel, quand il traverse la route en France, il attend que le feu de signalisation des voitures passe au rouge, que celui des piétons passe au vert. Il est naturellement inutile de préciser qu’il traverse au passage réservé à cet usage. Abdelkader, quand il arrive au Maroc, s’il vient en avion, il ne fait plus la queue pour le passage à la PAF (Police d’Air et des Frontières). Moi-même, j’ai eu un jour une Marocaine de Dubaï qui me disait en passant devant moi que son avion était arrivé avant le mien. Elle avait donc le droit de passer devant moi. Elle ne savait pas d’où je venais puisque je ne lui avais pas dit et elle ne l’avait pas demandé.
Revenons à Abdelkader. Quand il arrive au Maroc en voiture, après avoir laissé plein de traces de son passage dans les aires d’autoroutes espagnoles, il se met à ne plus respecter ce qu’il n’aurait pas songé une seconde à transgresser à Paris. Il ne lui arriverait pas à l’esprit, une seconde, de bruler un feu rouge ou de traverser la route en diagonale. Ni de vouloir passer devant les gens qui attendent avant lui pour acheter un pain au chocolat ou un pain au levain. Ils le tueraient du regard et il mourrait de honte.
Alors, pourquoi Abdelkader ose-t-il faire ici ce que Kader ou Abdel ne peut faire là-bas ? Y aurait-il, ici, un air de permissivité qu’il n’y a pas là-bas ? Est-ce de la condescendance, du mimétisme, de l’impunité, d’un sentiment d’infériorité là-bas et de supériorité ici ? Quelques pistes de réflexion pour l’été et au-delà si affinités. La Culture est la Solution.