Chronique
Discriminer n’est pas une liberté
Il fut un temps où les personnes qui se pensaient racistes rechignaient à le proclamer publiquement. Elles osaient encore moins le réclamer ou le brandir comme un drapeau distinctif d’opinion ou de personnalité «originale». Ce temps est peut-être en train de finir.
Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. Il est passible de sanctions judiciaires. Dans quelques pays, c’est encore le cas, bien que l’application et le niveau de la sanction diffèrent selon les territoires, les gouvernements, les moments et les opinions majoritaires…
Xénophobies décomplexées
Ainsi, les déclarations publiques et la parole en public devaient revêtir un subterfuge langagier politiquement correct, par peur de la loi, d’avoir honte ou d’être catégorisé.
Les gens pensaient ce qu’ils voulaient penser, ne le disaient pas publiquement, mais faisaient déjà monter les scores des partis extrêmes dans les urnes. Le vote étant un exercice individuel et confidentiel. Il y en avait, bien entendu, qui sautaient le pas en s’affichant dans les partis extrémistes et dans les organisations qui prônent ouvertement le racisme et le rejet de l’autre.
Ça, c’était avant. Aujourd’hui, de plus en plus de gens se réclament publiquement d’étiquettes que, naguère, ils auraient fait disparaître de leurs biographie publiques. Au 19e siècle américain, les membres du Ku Klux Klan (KKK) commettaient leurs crimes à visage caché sous les fameuses cagoules que nous avons tous vues dans tant de films américains.
Au 21e siècle, toujours en Amérique, la parole raciste, suprémaciste, misogyne, homophobe, transphobe et nombre de discours discriminants sont désormais publiquement proclamés. Il y a même des chaînes de télévision dont c’est devenu la spécialité. Et ce n’est pas l’apanage de l’Amérique, l’Europe et les autres continents ne sont pas en reste.
Nouvel ordre des outrances
L’argument avancé est celui de la liberté d’expression, sacrée parmi les cinq «piliers» du premier amendement de la Constitution américaine, avec les libertés de religion, de presse, de réunion et de pétition.
Jusque-là, tout est positif dans le fait de garantir des libertés fondamentales, à plus forte raison en les inscrivant dans la constitution. Sauf qu’au nom de cette même liberté d’expression, une certaine parole raciste, discriminante, a été libérée.
Les opinions xénophobes, exprimées comme s’il s’agissait de propos ordinaires, seraient-elles une des conséquences d’un nouvel égoïsme ou de la multiplication des moyens de communication et de réseaux sociaux ?
Le nouvel ordre qui arrive ne serait-il qu’individualiste, voire libertarien ? Il effacerait tout sentiment de solidarité entre riches et pauvres, entre moins pauvres et très pauvres, entre autochtones et migrants, entre valides et invalides, entre jeunes et vieux…
Aurait-on tranché définitivement en concluant que la nature humaine serait «naturellement» individualiste et ségrégationniste ? Ou alors, serions-nous face à un changement de civilisation, qui normalise des stratégies du pire, avec d’invraisemblables manifestations de haine exposées par des personnalités démocratiquement élues, lors des campagnes électorales.
Une surenchère de l’abject, parce qu’une outrance en amène une autre et que, pour se distinguer, il faut continuer à surenchérir dans la ségrégation, la haine raciale, le sexisme, le suprémacisme… Et ça donne de nouveaux présidents avec des tronçonneuses ou d’autres qui coupent les vivres aux universités qui contrediraient leurs «vérités» ou qui interdisent les livres qui disent autre chose qu’eux.
Le Pape François, qui vient de mourir, parlait déjà d’une «mondialisation de l’indifférence» qui serait en train de se propager dans le Monde. Sans résilience de notre part, seul le côté obscur referait surface et écarterait à jamais la lumière de l’humanité. La Culture est la Solution.
