Chronique
Des lieux pour faire société
Ce n’est pas que la nostalgie qui nous amène à constater la perte des lieux de vie qui servaient à la population d’échappatoire à la routine quotidienne. Le temps des dynamiques maisons de jeunes ou des ciné-clubs est trop loin. De plus, il fut trop court et l’on ne sait pas trop pourquoi cette dynamique n’est plus d’actualité. Ou peut-être si… nous pouvons en deviner quelques causes.
Le dictionnaire Larousse définit un lieu de vie comme un «centre d’accueil en marge des institutions officielles, qui reçoit des personnes ayant des troubles psychiques». Nous n’en sommes pas là, bien heureusement. À sa décharge, Larousse donnait la définition d’un «lieu de vie et d’accueil», petite structure médico-sociale, sous d’autres cieux, assurant un accueil et un accompagnement personnalisé d’enfants, d’adolescents et d’adultes, en situation familiale, sociale ou psychologique problématique. Celle du lieu de vie telle que nous l’entendons dans le secteur culturel est différente.
Les lieux «informels», une nécessité sociale
D’abord, nous ne sommes pas tous des personnes ayant des troubles psychiques. Encore que, cela peut se discuter, ce n’est pas tout à fait définitif. Par contre, nous avons grandement besoin de «lieux en marge des institutions officielles». Lesquelles, cela dit en passant, ne servent de toute façon pas de lieux de vie.
Il nous faut des lieux de vie pour que les gens vivent un peu (comme leur nom l’indique), s’amusent, apprennent et pratiquent un peu de sociabilité, trouvent des sujets communs à discuter, ou même converser tout simplement sans forcément avoir des sujets communs, ce n’est pas obligatoire. Bref, des lieux de vie pour apprendre, en dehors de l’école, à devenir citoyens et à faire société. Cela, par contre, est obligatoire. L’informel est rédhibitoire en économie, il est primordial en sociologie. C’est aussi avec les rencontres informelles que l’individu évolue.
D’autres pays excellent et innovent dans la conception et la réalisation de ce genre de lieux. Passant des anciens lieux classiques qui créaient du lien social à travers l’éducation populaire. En France, il s’agissait, par exemple, des Fédérations des œuvres laïques (FOL) ou des Foyers ruraux.
Au Maroc, ce fut le cas, dans un temps très lointain maintenant, des ciné-clubs ou des maisons de jeunes.
À mille et un lieux pour faire société
L’innovation concerne aussi la typologie des lieux. Des classiques centres, ou comme on les appelle chez nous «complexes» culturels, en passant par les salles polyvalentes ou les friches industrielles ou urbaines transformées en lieux de culture et de socialisation, jusqu’à une nouvelle appellation, toute fraîche de 10 ans, les tiers-lieux dans lesquels on dépasse la programmation culturelle ou les pratiques amateurs en y faisant du coworking, de la cuisine, des fablabs, des ateliers partagés et des garages solidaires… Bref, des espaces physiques pour des activités communes entre les gens.
Ces tiers-lieux sont les nouveaux lieux du lien social, de l’émancipation et des initiatives collectives. Chaque lieu a sa spécificité, son fonctionnement, son mode de financement, sa communauté. Mais tous permettent les rencontres informelles, les interactions sociales, favorisent la créativité et les projets collectifs. En résumé, dans les tiers-lieux, on crée, on forme, on apprend, on fait ensemble, on fabrique, on participe, on crée du lien social…
Nous ne pourrions plus nous contenter de «faire société» dans les cafés, en famille, ou pour les plus nantis d’entre nous dans les clubs de plage ou de tennis.
L’entre-soi caractéristique de ces endroits ne pourra pas apporter la diversité et la mixité qui permet de se connaître et se comprendre les uns les autres. Ceci devrait faire partie des politiques publiques (culture, jeunesse, solidarité… intérieur).
Sinon, nous demeurerons quelques «castes» qui essaient de cohabiter ensemble sans faire société. La Culture est la solution.
