Chronique
Des choses non analysables de manière objective
«Ce sont là des choses non analysables de manière objective», une phrase que disait feu le père d’un ami, qu’il repose en paix. Cette formulation avait le génie de mettre un terme à des discussions qui risquaient de devenir interminables parce que l’on ne pouvait pas les conclure avec un raisonnement logique.
En l’absence d’un petit peu de logique, les conversations finissent par tourner en rond. Ou bien parce qu’il manque un maillon dans la chaîne de l’argumentaire ou parce que le «raisonnement» avait commencé, dès le départ, par des hypothèses illogiques. Ou alors, quand des étapes logiques ne sont même pas envisageables, toute progression discursive demeure impossible.
Depuis, cette phrase inoubliable est restée gravée dans mon esprit qui se la rappelle dès que l’absurde surgit dans une conversation, une interaction sociale, une requête administrative ou une «analyse» politique. Et il faut avouer que les situations loufoques ne manquent pas dans notre quotidien.
Le ridicule qui ne tue pas
Le ridicule ne tuant pas dans nos contrées, l’on continue à dire des insanités. Comme si nous persistions à vouloir baisser le niveau de notre intelligence moyenne. Et beaucoup d’entre nous n’ont même pas honte de dire une bêtise, en la signant même avec du ‘‘sortage des yeux’’, en option. Même quand il leur arrive de comprendre qu’ils sont en train de se noyer dans l’indigence intellectuelle. À croire que l’émulation, au lieu de nous tirer vers le haut, nous sert davantage à descendre dans les abysses de l’intelligence.
Et pour ne pas rester dans le trop général, donnons des exemples particuliers de notre schizophrénie, ou en euphémisant, de nos contradictions structurelles. La loi marocaine interdit à un musulman de boire de l’alcool. Et à un musulman de servir de l’alcool à un autre musulman. Je ne parle pas que de la loi religieuse, mais de loi votée au Parlement, pouvoir législatif, que le gouvernement, pouvoir exécutif, doit faire appliquer. Et dont le tribunal, pouvoir judiciaire, doit punir tous ceux qui ne la respectent pas. Eh bien, faites un tour dans les bars de Casablanca et comptez les clients catholiques !
Des lois défiant toute logique
Et d’ailleurs, comment reconnait-on un musulman que l’on ne doit pas servir dans un bar ? Je ne sais pas. Mais la loi est claire, il faut qu’il s’appelle Mohamed ou Abdelkader, même s’il est blond aux yeux bleus. Ou même s’il se défend de ne pas l’être, ça ne marche pas. La liberté de conscience a été enlevée au dernier moment du texte de la nouvelle Constitution de 2011. Remplacée par la liberté de culte, c’est-à-dire l’interdiction de se déclarer non-musulman quand on est né Abdelmoula ou Abdelghafour. Pas le choix. D’ailleurs, le Code pénal est clair là aussi. L’article 222 punit toute personne qui, «notoirement connue pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion». Définir le «notoirement connue» est en soi un exercice intellectuel notoire. L’a-t-on déjà fait ?
Ce serait trop long de parler d’autres articles du Code pénal ou des contradictions, non analysables de manière objective, entre quelques lois et la vie quotidienne (489, 490, 491…). Cela fait de nous tous des citoyens en liberté conditionnelle, car le débat pour éclairer ces situations demeure impossible. Il est impossible, non pas parce qu’il est interdit, mais parce que nous ne l’engageons pas ou parce que nous l’abandonnons, car, en l’absence de logique et de réel débat public, il finit par tourner en rond. La Culture est la Solution.