Chronique
Cette vocation marocaine de résistance aux désordres
Pourvu que la bande des nihilistes, la brigade des dépités, le gang des sous-traitants d’Alger et les «va-nu-cerveaux» du web fichent la paix aux jeunes.
Décidément, ceux qui croient, le culot considérablement hypertrophié, que l’intelligence n’est apparue aux humains qu’après leur propre arrivée au monde n’ont pas l’intention de nous lâcher de sitôt les baskets.
Hormis l’épisode de casse dans le Souss, Souverain, gouvernement et peuple ont plutôt toléré l’irruption de ceux qui se sont donné pour label GEN Z 212. Du fait de leur jeune âge, certains d’entre eux semblent avoir sincèrement cru au «Grand soir» lors du déclenchement du mouvement, alors que le Royaume en a vu d’autres, y compris en pire.
Le Maroc peut, en effet, légitimement se prévaloir d’une longue histoire émeutière. Au point d’en être aujourd’hui dûment vacciné. Que de jacqueries, de révoltes et d’émeutes fomentées dans les interstices des dynasties ou durant les périodes de transition entre ces mêmes dynasties ! Sans compter les ping-pongs insurrectionnels entre le ‘blad siba’ et le bled Makhzen, notamment depuis le XVIe siècle.
Un background rare, sinon inexistant sur toute l’étendue du continent africain. L’histoire émeutière de l’après-Indépendance est également riche et attend d’être décortiquée de près par les sociologues et les historiens.
Commençons par le commencement. Il est impossible de comprendre les effets du Mai-68 sur le Maroc, si l’on ne revient pas à des évènements majeurs survenus au Maroc même bien avant cette date. En effet, trois ans auparavant, en mars 1965, la révolte estudiantine, qui partit des Lycées Mohammed V et Moulay Abdallah à Casablanca, a donné lieu à une véritable tuerie, directement pilotée par le Général Oufkir et ses sbires.
Le pays s’en trouvera sous un «état d’exception» particulièrement dur : Parlement défait, presse ligotée, rassemblements interdits, enlèvements massifs… Les Mouvements 23 mars et Ilal Amam étaient nés. Six mois plus tard, le 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka était enlevé devant la Brasserie Lipp et transporté à Fontenay-le-Vicomte pour y être torturé et peut-être tué. Aussi, le mouvement de mai
68 en France a-t-il été perçu par les gauchistes marocains comme une confirmation du «vecteur progressiste de l’Histoire».
Plus généralement, en la matière, il existe une loi des séries : depuis son indépendance, le Maroc connaît, chaque décennie, au moins un phénomène s’apparentant à un acte plus ou moins insurrectionnel ou émeutier.
Plusieurs mouvements insurrectionnels eurent lieu sans jamais réussir à fragiliser et a fortiori bannir la monarchie. Il n’est que de se rappeler la révolte de Âaddi Oubihi en janvier 1957 ou le soulèvement du Rif de 1958 à 1959 pour attester de ce qui ressemble à une vocation de résistance à la déstabilisation.
La décennie soixante marocaine sera donc marquée par le soulèvement du 23 mars 1965. L’empreinte de ce dernier demeure indélébile autant dans la mémoire populaire que dans l’imaginaire collectif.
Si la décennie soixante eut son 23 mars, celle des années soixante-dix eut son 3 mars. Ce jour-là de l’année 1973, date symbolique de la Fête du trône au temps du roi Hassan II, des commandos formés en Algérie, en Libye et en Syrie se sont regroupés à Khénifra, Tinghir et Goulmima.
La décennie quatre-vingt eut son lot de manifestations et d’émeutes. Mais ce sont les émeutes d’Oujda, Berkane et Nador, entre le 28 et le 31 mai, et, surtout, à Casablanca les 20 et 21 juin 1981, qui ont marqué l’histoire contemporaine du Royaume. La décennie quatre-vingt-dix connaîtra son lot d’émeutes, notamment celles de Fès (14-27 décembre 1990).
À l’avènement de Mohammed VI, la loi des séries en matière d’émeutes a cessé. Et pour cause. Les manifestations sont devenues plus libres, plus faciles à organiser et plus nombreuses. On manifeste pour un oui ou un non. Près de 15.000 manifestations publiques, parfois de plusieurs dizaines de milliers de personnes, ont eu lieu en 2024 (11.000 en 2023).
Cet aperçu historique démontre le degré particulièrement élevé de la résilience des institutions fondamentales de la monarchie marocaine face aux velléités de déstabilisation, qu’elles soient «inspirées» de l’étranger ou autochtones.
Cette résilience est inscrite dans l’empreinte génétique de la monarchie marocaine. L’Histoire et la géographie ont acculé le Maroc à ne jamais se laisser aller à quelque insouciance que ce soit. Il se sait avant tout quasi-insulaire, entouré d’adversités tenaces.
Les centaines de conflits, parfois très sanglants, contre les appétits des puissances européennes, notamment l’Espagne et le Portugal, sans compter la Sublime Porte, ont installé au plus profond de l’imaginaire marocain une espèce d’alarme qui se déclenche dès que les fondamentaux de la nation sont mis en danger. C’est cette alarme qui s’était dressée, il y a un demi-siècle, contre les entourloupes hégémoniques de Boumediene et permis l’imagination de la magistrale Marche Verte.
Alors que le Roi et le peuple fêtent dignement l’exploit des U20, qui viennent de rafler la Coupe du monde, en écrasant la première nation footballistique du monde, après avoir éliminé notamment le Brésil, l’Espagne et la France, et alors que le Conseil de sécurité de l’ONU se prononcera expressément et frontalement pour le projet d’Autonomie des provinces sahariennes, le gouvernement entreprend le sprint final de la législature en boostant son programme socioéducatif.
Les jeunes ont été donc entendus et par le Souverain et par le gouvernement. Pourvu que la bande des nihilistes, la brigade des dépités, le gang des sous-traitants d’Alger et les «va-nu-cerveaux» du web leur fichent la paix !
Ce Royaume n’est né ni d’un référendum de débarras, ni d’un coup de crayon nonchalant ou nerveux sur une carte d’état-major, ni d’un rapt géostratégique. Il a vu des «vertes et des pas mûres» depuis plus de douze siècles ! Les jeunes doivent se le rappeler sans cesse.