Chronique
AI-DA ou le dadaïsme à l’ère de l’IA
L’avènement de l’IA générative a soulevé de nombreuses interrogations, si ce n’est des inquiétudes, au sujet de plusieurs corps de métiers.
Mais rares sont ceux qui ont pensé aux peintres, aux sculpteurs et autres auteurs. Car le monde de l’art et de la culture est aussi concerné, voire consterné.
Au-delà des quelques copies et adaptations générées ces dernières années par l’intelligence artificielle, allant jusqu’à susciter quelques cris d’orfraie, aujourd’hui c’est le statut de l’artiste à part entière qui est impacté par cette créativité informatisée.
Pour la première fois dans l’histoire de l’art, en effet, l’œuvre d’un «robot artiste» a été vendue aux enchères. Baptisée «A.I. God» (Dieu de l’intelligence artificielle), elle s’est arrachée le 7 novembre dernier à Londres, pour plus d’un million de dollars (1.08 M$), soit quasiment dix fois l’estimation annoncée par la maison Sotheby’s.
Sur la toile, on aperçoit un portrait du mathématicien anglais Alan Turing, disparu à l’âge de 41 ans. Ce cryptologue, qui a joué un rôle central dans le dénouement de la Seconde Guerre mondiale, est considéré comme l’un des pères de l’informatique et de l’intelligence artificielle du début des années 50.
Les «tons sombres et les facettes brisées (de son) visage» semblent suggérer «les difficultés à propos desquelles Alan Turing nous a mis en garde» au sujet de l’IA, explique Aidan Meller, cité par l’AFP.
Ce galeriste, spécialiste de l’art moderne et contemporain, a créé en 2019 le curieux personnage aux multiples talents, avec le concours de spécialistes de l’IA issus des universités d’Oxford et de Birmingham en Angleterre.
Ai-Da c’est son nom, a l’allure ultraréaliste d’une femme avec de grands yeux et une perruque brune, à la coupe carrée. Elle doit son patronyme à la Britannique Ada Lovelace, la première codeuse de l’histoire, au milieu du XIXe siècle. Disparue à l’âge de 36 ans, elle est principalement connue pour avoir réalisé le premier véritable programme informatique, sur ce qui était à l’époque l’ancêtre de l’ordinateur.
Deux siècles plus tard, sa descendante robotisée utilise désormais l’IA pour créer ses propres tableaux et des sculptures, ou même écrire de la poésie. Autant de créations exposées un peu partout à travers le monde.
Ses superpouvoirs, Ai-Da les doit à des algorithmes qui analysent des données visuelles et linguistiques. Les caméras installées derrière ses pupilles envoient en orbite des images qui sont ensuite traduites en formes et en couleurs.
Une fois analysées, le bras robotisé d’Ai-Da est alors activé pour exprimer sur toile toute l’étendue de son talent. Ai-Da parvient ainsi à dessiner de manière autonome, sans intervention humaine directe. Et pour chaque oeuvre, elle déploie un style bien particulier, en fonction du sujet traité.
À l’image du portrait d’Alan Turing qui, selon elle, «invite les spectateurs à réfléchir à la nature divine de l’IA et de l’informatique tout en considérant les implications éthiques et sociétales de ces progrès». Et d’ajouter en anglais : «La valeur fondamentale de mon travail est sa capacité à servir de catalyseur au dialogue sur les technologies émergentes». Et ce n’est qu’un début.
Ai-Da fera encore, à coup sûr, couler beaucoup d’encre, ouvrant la voie à de nouveaux robots animés par des intelligences artificielles. Dans un futur proche pourraient alors émerger des collaborations entre l’artiste et la machine autour de la création d’œuvres hybrides, dans lesquelles la main de l’humain et celle de l’IA ne font qu’un.
