Chronique
À fleur de peau
Serions-nous à ce point à fleur de peau ? « 3la sebba », comme on dit chez nous. Il a suffi d’un match pour que l’on oublie notre panafricanisme récent et qu’on (re)trouve des excuses au racisme anti-subsaharien.
Une blague racontait l’histoire des trois binômes, un Américain, un Français et un Marocain, qui rencontrent un génie dans une forêt.
Le génie leur demande de désigner, au tirage au sort, un interlocuteur par pays, il accomplira son vœu et donnera le double à l’autre.
L’Américain a demandé un million de dollars sachant que l’autre Américain obtiendra le double. Le Français, même vœu d’un million d’euros pour l’un, le double pour l’autre.
Le Marocain, tiré au sort pour faire un vœu, n’appréciant pas que l’autre Marocain obtienne le double, finit par demander au génie de lui crever un œil. Rendant l’autre absolument aveugle.
On peut remplacer les nationalités à souhait, selon les circonstances et les pays qu’on veut. Ici, les Marocains peuvent être remplacés par un des trois pays dont l’équipe, les cadres ou/et quelques joueurs n’ont pas apprécié la réussite organisationnelle du Maroc de cette Coupe d’Afrique des nations de football 2025. L’Algérie, l’Égypte et le Sénégal, par exemple.
Sport et politique, pas le même combat
Disons les choses, le football demeure un sport. Soutenir son équipe relève de l’esprit sportif, quel que soit le niveau de la compétition. Mais déplacer l’adversité envers un État, en utilisant le sport dans un dessein politique, c’est abject.
Ceci pour les autres. Revenons à nous. C’est comme si cette finale perdue aurait dessiné une nouvelle géographie, réécrit l’histoire et défini pour nous une nouvelle identité, oubliant celle que nous revendiquions il n’y a pas très longtemps. Le Maroc n’est plus africain pour certains.
Pour eux, l’histoire du Maroc n’a plus rien à voir avec celle des Africains, qu’ils soient subsahariens ou du Nord. Ciao la fraternité panafricaine ?!
Quelques-uns de nos concitoyens ont commencé, par réseaux sociaux interposés, à nier leur appartenance africaine, qui pour demander d’établir le visa pour tous les pays africains, qui pour ressortir le «mon ami» raciste à toutes les sauces…
Et tout à l’avenant. La finale a décomplexé, chez beaucoup, un racisme latent qui commençait, un peu, à s’estomper.
Il aura «suffi» d’un match
Le panafricanisme commençait à peine, dans les deux sens du terme, à remplacer le panarabisme qui a déçu. Il commençait à aider les militants à lutter contre le racisme anti-subsaharien.
Ce dernier était sous-jacent. Sans vouloir généraliser, nombre de nos concitoyens (en un seul mot), blancs ou noirs, s’étaient longtemps sentis supérieurs aux autres africains.
Il aura «suffi» d’une défaite au football pour que reviennent, au sprint, les fantômes que l’on croyait commencer à disparaitre. Ils ont toujours été là, estompés. Ce n’était plus à la mode d’être raciste.
Voilà que ce racisme décomplexé devient, pour d’aucuns, une marque de nationalisme identitaire. Et comme toujours, il se nourrit des raccourcis.
C’est comme si notre identité ne pourrait se définir que contre d’autres. Alors que sa richesse est justement dans sa diversité, africaine, amazighe, arabe, musulmane, juive… Et cela nous grandissait, jusque-là.
Que fait un gros caillou quand tu le mets à côté d’un petit ? La réponse du sage est : «Il ne s’en occupe pas». La marque des grands est celle de gagner humblement, et de perdre dignement. Il faut les deux.
Ou alors, serions-nous à ce point à fleur de peau pour qu’un match de football fasse ressortir aussi vite ce qu’il y a d’abject en nous. C’est pour cela aussi que la Culture est la Solution.
