SUIVEZ-NOUS

Chronique

À bas la création !

Mercredi 7 mai, au tribunal de Paris, a eu lieu la première audience du procès qu’intente Saâda Arbane contre Kamel Daoud, l’accusant de piller son récit de vie dans son roman «Houris». Une affaire dans laquelle il est, peut-être, plus question de politique que de littérature.

Publié le

Cette première audience est purement procédurale, elle sert aux avocats des parties de fixer avec le juge le calendrier des échanges de conclusions.

Ce calendrier ne concerne que les échanges qui se font par écrit. Transition grossière (de ma part) pour dire que l’affaire concerne un texte écrit, celui du dernier roman de Kamel Daoud, «Houris», publié par Les éditions Gallimard à l’été 2024 et récompensé par le prix Goncourt en novembre.

Le roman est une allégorie des dix ans de guerre civile (1992-2002) en Algérie, une période tragique. Le personnage principal, entre autres, permettait à l’auteur d’écrire les non-dits d’une décennie de guerre civile. Ce personnage s’inspirerait de la vie de Saâda Arbane qui n’a pas apprécié la démarche et l’a fait savoir en lançant deux procédures judiciaires, l’une en Algérie pour «violation du secret médical», l’autre en France pour «atteinte à la vie privée».

Quand la fiction dépeint la réalité politique
Au-delà de l’affaire en justice, des problématiques de la liberté de création artistique, de la liberté d’expression, de l’atteinte à la vie privée, du respect du secret médical…, la question est celle de son orientation et peut-être de sa manipulation par un régime qui veut faire taire ceux qui ne tiennent pas le même discours que lui.

Bien sûr que chaque partie a ses arguments. Que l’héroïne du roman, Aube, est coiffeuse, tout comme Saâda Arbane, habite le même quartier, «même bloc, même étage», précise le mari de Saâda, pratique comme elle l’équitation, a été la seule rescapée, avec son frère, du massacre de toute sa famille (parents et cinq frères et sœurs) par une katiba djihadiste, qu’elles portent toutes les deux la même blessure, le même dispositif médical et le même foulard pour cacher leurs cicatrices…, tout cela est factuel.

Le procès qui aura lieu en septembre, en France, dira les conclusions de la justice.

Une fiction qui démasque le politique
Il n’en demeure pas moins vrai que l’auteur a pris les risques de braver une loi, promulguée par le régime algérien, qui interdit l’évocation de cette guerre civile. L’auteur risque jusqu’à cinq ans de prison à cause de son texte. Inutile de préciser que le livre est interdit en Algérie.

Le journal «Le Monde» pose la question en des termes juridiques «Le dernier récipiendaire du Goncourt a-t-il pillé, pour les besoins d’un livre présenté comme voulant célébrer la liberté des femmes, la vie intime d’une victime de la décennie noire algérienne ? Et si oui, dans quelle mesure la liberté de création artistique peut-elle s’affranchir, au nom de l’intérêt général, du respect de la vie privée ?»

Avec le même principe de faisceau d’indices, l’on pourrait aussi soupçonner les politiques algériens «d’aider» la plaignante dans sa besogne. Avec l’incarcération de l’écrivain Boualem Sansal, la kabbale contre un journaliste critique, exilé en France et prix Goncourt, Kamel Daoud, et plus récemment l’étau qui se resserre sur les universitaires algériens, interdits de s’exprimer sans autorisation.

La doyenne de la Faculté des sciences humaines et sociales de l’université Hassiba Ben Bouali de Chlef a émis une directive claire: «Interdiction formelle pour les enseignants du département de l’Histoire de s’exprimer dans les médias étrangers sans autorisation préalable». La note administrative ne manque pas de précision en évoquant la nécessité «d’assurer l’alignement du discours académique avec les orientations officielles de l’État». Tout est dit.

Et pour abattre l’indiscipliné, la justice algérienne a émis deux mandats d’arrêt internationaux contre l’écrivain franco-algérien. La «bête» est ainsi cernée et condamnée à l’immobilité. Peut-être que la nature liberticide reprend ses «droits» et que nous sommes plus que jamais condamnés à être solidaires contre le retour à la censure et à l’obscurantisme où qu’ils soient. La Culture est la solution.