Chronique
Chronique. Dosage identitaire
Quelques questions sont essentielles pour évoluer ou dépasser un blocage. Elles ne sont pas posées par peur, pudeur, démagogie ou bien simplement parce qu’elles rentrent dans la catégorie du non-dit. Pour l’intérêt général, essayons de dire ce qui ne se dit pas, même si c’est risqué.
Qui suis-je ? Où vais-je ? À quoi sers-je ? Dans quel état j’ère ? Des questions existentielles que nous utilisons parfois pour taquiner un ami en se moquant de ses lamentations surjouées. Ou que nous nous posons plus sérieusement de temps à autre.
De bonnes questions ou de mauvaises réponses
Des questions vaguement existentielles qu’elles n’ont presque jamais de réponses. Elles restent, toutefois, importantes dans le parcours d’une vie. Car se les poser témoigne d’une interrogation philosophique, signe d’une potentielle maturité intellectuelle. Après tout, le monde, les sociétés et les individus n’évoluent-ils pas davantage grâce aux bonnes questions posées qu’aux mauvaises réponses proposées ?
Charité bien ordonnée commence par soi-même. Je me suis décidé à m’appliquer le supplice des mêmes questions. Espérant, en cachette, qu’elles m’aideraient, moi aussi, à provoquer ma propre maturité philosophique.
En commençant l’exercice, je fus incapable de passer à la deuxième question avant de trouver la réponse de la première. Je suis donc resté bloqué à «qui suis-je ?». Après un début de réponse classique du genre: je suis un citoyen marocain, africain, casablancais…, deux composantes identitaires semblaient batailler dans mon cerveau : je suis né musulman et je suis citoyen car j’appartiens à un pays qui a des frontières, une Constitution, des lois, un Parlement… et je vote.
Deux composantes identitaires, quel dosage ?
«Dans chaque homme, il y a toujours deux hommes, et le plus vrai, c’est l’autre», disait Jorge Luis Borges. Où serait donc le vrai ou bien à quel dosage identitaire devrions-nous conclure ? Vous me direz que nous nous éloignons de la culture. Mais non, dans le «qui suis-je ?», il y a une autre question, «d’où viens-je?». Les deux sont éminemment culturelles.
Les deux composantes identitaires oscillent entre le fait d’être musulman, donc membre de la communauté des croyants. Appartenir à la Oumma donne le droit aux autres de nous dicter nos comportements en appliquant le principe de «la promotion de la vertu et la répression du vice». La seconde composante est celle d’appartenir à un État-Nation, avec un Parlement bicaméral constitué de deux Chambres (représentants et conseillers). Ce qui fait de moi un citoyen qui vote, qui peut exiger une reddition des comptes, qui peut avoir un avis sur l’usage de l’argent public et sur l’évaluation du service public.
Entre les deux, nos cœurs balancent
D’aucuns vont me rétorquer que ce n’est pas forcément contradictoire et que c’est possible d’être à la fois musulman et citoyen. Et pourtant, c’est là où ma schizophrénie commence, l’ambiance du Ramadan aidant. Comment concilier une appartenance fondée sur une absence d’esprit critique et qui ne laisse pas trop d’avantages au libre arbitre et une autre dans laquelle je suis censé pouvoir choisir mes représentants et ne pas les reconduire s’ils ne font pas le travail ? Alors, quelle appartenance faire valoir à quels moments de la vie ? Comment faire coexister les deux ou les séparer ?
Des exemples existent dans des pays qui ont réglé ce problème en faisant rentrer la première composante dans la sphère privée et la seconde dans celle publique. Prendre ces exemples en considération pourrait nous éviter de réinventer la roue.
Que chaque personne trouve sa vérité, la sienne et celle qu’elle voudrait afficher. Le Nirvana serait atteint quand les deux coïncideront ou ne se contrediraient pas. La culture est la solution.