Les trophées d’Abou Ghraib

Les photos des atrocités commises dans la prison d’Abou Ghraib continuent de faire leur effet. Après l’effarement et la secousse émotionnelle, place maintenant aux analyses. Celle faite récemment dans les colonnes du New York Times, par Luc Sante, professeur de l’écriture et de l’histoire de la photographie au Bard College de New York, est certainement l’une des plus intéressantes. Le spécialiste, repris par Le Monde du 20 mai, fait un comparatif assez pertinent avec les photos de lynchage de Noirs prises au début du siècle précédent. «Sur des photos prises dans l’Amérique profonde pendant les quatre premières décennies du XXe siècle, et souvent imprimées en cartes postales, on voit des Noirs pendus à des arbres, ou à des lampadaires, voire en train de brûler vifs, tandis que, juste en dessous, des Blancs hilares les désignent à l’objectif». La lecture que fait l’auteur sur les raisons qui ont poussé les militaires américains à commettre les actes d’Abou Ghraib, relève presque de la psychanalyse. Ainsi, pour Luc Sante, «à l’instar des foules de lyncheurs, les Américains d’Abou Ghraib se sont sentis libres d’afficher leur triomphe et leur jubilation, non pas parce qu’ils seraient des psychopathes, mais parce que l’idée de censure ne leur a probablement jamais traversé l’esprit». Un second élément tout aussi intéressant est celui de la race. L’analyste rappelle ainsi que les lynchages de Blancs ne suscitaient pas la même liesse que quand il s’agissait de gens de couleur. Il en est de même à Abou Ghraib. Ce qui conduit Luc Sante à conclure : «Il est frappant qu’en temps de guerre un manque fondamental de respect du corps de l’ennemi ne devient intéressant que si l’ennemi est perçu comme appartenant à une autre race». En somme, les Irakiens d’Abou Ghraib étaient plus des trophées de chasse que des prisonniers