Plume et éthique

Où est le sens de la responsabilité quand on accorde du crédit à  des menaces de mort proférées par un obscur plaisantin sur le Net et qu’on les publie ?

Dans ses éditions de début de semaine, un de nos confrères de la presse arabophone a publié, sur la seule base d’emails reçus, des menaces de mort proférées à  l’encontre d’une vingtaine de personnalités (ministres et artistes) par un pseudo-groupe, «Unification et Jihad». Le quotidien ne s’est pas limité à  la publication des imprécations puisqu’il en a fait un véritable feuilleton, allant jusqu’à  interroger tel ou tel ministre sur son sentiment en tant que «condamné à  mort» ou prendre l’avis d’un expert en groupes extrémistes. Au-delà  des doutes que l’on peut légitimement nourrir quant à  l’existence de ce groupe et du sérieux des menaces et de leur mobile, qui relèvent de la responsabilité de l’Etat, c’est la publication même desdites menaces qui pose problème. D’abord un problème journalistique. Un ou plusieurs emails anonymes ne constituent pas une base suffisante pour accorder du crédit à  une pareille information. Le confrère ne s’est pas donné la peine de recouper, vérifier, demander des preuves, comme l’exige le métier, ou, à  tout le moins, quand l’information paraà®t suffisamment importante, de signaler le fait sans en rajouter. Bien au contraire, mû par un mobile évident de sensationnalisme et de recherche d’audience, d’une non-information il a fait tout une affaire. Ensuite, la publication de ces menaces pose un problème déontologique. Si la presse est libre, elle doit aussi être responsable car elle a le pouvoir de conditionner, d’influer les idées d’un lectorat. Quel est le tort de ces «condamnés» si ce n’est d’être, à  leur corps défendant, des personnages publics ? Comment leurs familles vivent-elles avec cette peur de voir un de leurs proches menacé à  l’aveuglette? Quel sera l’effet sur l’homme de la rue qui, ayant acheté son journal pour s’informer, en déduira en fin de compte que l’insécurité règne chaque jour davantage ? Notre confrère a-t-il pensé un instant à  cela ? Donner la parole à  une personne ou une entité, c’est légitimer son existence, ses idées, ses paroles, ses actes. A plus forte raison quand on ne prend pas le recul nécessaire, quand on ne dénonce pas ce qui est condamnable, et surtout quand on insiste… juste pour augmenter ses ventes. De plus en plus, la presse connaà®t ce genre de dérapages. Il est temps que la profession se décide à  faire elle-même le ménage dans ses rangs .