Le virtuel contre le réel

C’est l’histoire véridique et récente d’un jeune Casablancais. Saïd, la trentaine, vient de se marier.

Pour se préparer à fonder une famille qui va forcément s’agrandir, il décide de faire le premier pas que fait tout chef de famille : le livret de l’état civil. Comme tous les jeunes de son âge, Saïd fait entièrement confiance au numérique et commence par consulter le site www.service-public.ma pour connaître la liste des documents qu’il devra produire et la procédure à suivre. Certes, notre administration n’est pas encore au top et il devra forcément se rendre dans sa ville natale à 600 kilomètres pour en ramener un extrait intégral de son acte de naissance. Mais c’est là une autre paire de manches. Passons.

Une fois munis de leur liasse, les jeunes époux s’adressent comme expliqué sur le site web à l’arrondissement concerné dans l’espoir de se voir délivrer leur livret en 48 heures comme le promet le ministère de l’intérieur sur son site. Mais c’est oublier que dans l’administration marocaine, la vraie cette fois-ci et non pas la virtuelle, il y a encore une armée de fonctionnaires «archaïques» qui n’ont pas atteint l’ère du digital, ou qui ne veulent pas, et qui préfèrent encore la bonne vieille bureaucratie réelle. Le préposé à l’arrondissement explique, en effet, au jeune couple que pour avoir le livret de famille, ils devront apporter d’autres documents qui n’étaient pas signalés et que, en plus, ils devront obtenir l’autorisation du tribunal.

Pas très convaincu, Saïd préfère s’en assurer et appelle le numéro vert du ministère de l’intérieur disponible sur le site. Et là se produit alors une série de faits incroyables. L’opérateur, à l’autre bout du fil, commence d’abord par répondre à la première sonnerie. L’interlocuteur est d’une politesse et d’une serviabilité qui laissent notre jeune marié sans voix. Le télé-agent du ministère de l’intérieur expliquera alors que ce qui est écrit sur le site est bien la bonne procédure et qu’il n’y a rien d’autre. Et, comble de la transparence, il confie au jeune demandeur que si l’agent de l’arrondissement lui a imposé d’autres démarches ou documents, cela ne peut être qu’une manière déguisée de réclamer un bakchich. Mieux! Notre téléconseiller virtuel suggère, enfin, au jeune Saïd de repartir à son arrondissement, d’exiger que la procédure officielle soit suivie et lui conseille, en cas de refus du préposé, d’appeler le numéro vert du ministère de la justice destiné à dénoncer les abus et autres tentatives de corruption….Qui dit mieux !

Si c’est comme ça, alors vivement que toute notre administration devienne entièrement virtuelle…