Viandes rouges : l’abattage clandestin continue de prospérer à  Casablanca

Faute de moyens, le nombre des contrôles effectués par l’ONSSA est faible et son champ d’intervention est limité à  la saisie et à  la destruction des viandes impropres à  la consommation. La fermeture des points de vente relève des prérogatives du Conseil de la ville qui, selon des professionnels, n’assure pas le suivi de la procédure. Certains bouchers livrent directement de la viande provenant de leur propre élevage.

Q uelque 70% des viandes consommées par les Casablancais proviennent des circuits informels. C’est en tout cas ce que confirme Mohamed Dahbi, coordinateur du bureau syndical des chevillards affilié à l’Union générale des entreprises et professions (UGEP). D’après les chiffres du syndicat, la ville blanche compte 14 000 points de vente autorisés de viandes rouges (hors grande distribution). Chacun de ces bouchers écoule hebdomadairement une moyenne de 140 kg de viande bovine et 30 kg de viande ovine, soit un total de près de 125 000 tonnes par an. Ce volume est nettement supérieur à la production annuelle de l’abattoir de Casablanca qui tourne autour de 40 000 tonnes.
Comment peut-on alors expliquer cette différence entre la consommation des Casablancais et la production de l’abattoir ? Selon les chevillards, 40000 tonnes sont fournies par les centres d’abattage clandestin et le reste provient des tueries rurales et de l’abattage individuel. Cependant, l’ONSSA de Casablanca explique que «les chiffres avancés par le syndicat sont trop exagérés et ne sont basés sur aucune logique». La consommation moyenne annuelle de viandes rouges par habitant au Maroc étant de 12 kg (Ndlr : à raison d’un kg par mois et par personne), l’Office évalue les besoins annuels des Casablancais en viandes rouges à 60000 tonnes. Ce volume comprend également la consommation durant Aïd Al Adha, qui représente près de 20% du volume annuel. «Si on ajoute les 12 000 tonnes de l’Aïd à la production de l’abattoir de Casablanca (40 000 tonnes), on trouvera une différence d’à peine 8 000 tonnes», explique un des responsables de l’office. Et d’ajouter : «95% de ces quantités proviennent des tueries installées dans le voisinage de Casablanca, en l’occurrence Sbit, Had Soualem, Ain Harrouda à Mohammédia». Selon ce responsable, cette viande ne représente aucun danger pour la santé du consommateur puisqu’elle a été contrôlée par des vétérinaires. Sa commercialisation est interdite soit parce qu’elle a été introduite sur le marché de manière non réglementaire et échappe aux taxes locales, soit du fait qu’elle a été transportée dans des véhicules ne répondant pas aux normes.  

L’ONSSA ne peut intervenir que dans les points de vente autorisés

L’ONSSA considère que la part de la viande qui provient de l’abattage clandestin reste très minime, environ 5% des quantités interdites commercialisées sur le marché casablancais. Une estimation à prendre avec des pincettes, rétorque un observateur très au fait des pratiques courantes dans le secteur. Il explique que faute de moyens humains et matériels, les équipes de l’office ont effectué 180 sorties en 2014 et visité 1 200 points de vente (soit moins de 10% des points de vente de Casablanca). Ces contrôles ont donné lieu à la réalisation de 380 PV d’infractions et à la saisie de 8 tonnes de viandes foraines et 4,6 tonnes de viandes impropres à la consommation (abattage clandestin). En se basant sur cet échantillon, il estime que la viande provenant de l’abattage clandestin représente plus du tiers des viandes illégales.
A ce niveau, il est important de noter que l’ONSSA ne peut intervenir que dans les points de vente autorisés. Ses prérogatives se limitent à la saisie et la destruction des viandes impropres à la consommation. L’office dresse des PV qui sont ensuite envoyés au Conseil de la ville de Casablanca qui doit décider de la fermeture des points de vente concernés ou du retrait des autorisations d’exercer. Cependant, Mohamed Dahbi confirme que «les autorités ne sont jamais allées jusqu’au bout de la procédure». Contacté à ce sujet, le vétérinaire responsable au Conseil de la ville n’a pas donné suite à notre demande.

Sept centres d’abattage clandestins connus des autorités

Le contrôle des centres d’abattage clandestin est une autre paire de manche. Cette mission est dévolue au Conseil de la Ville. «Ce dernier avait mis en place en collaboration avec les services de police en 2007 une brigade qui assure des tournées quotidiennes dans les centres d’abattage clandestin connus des autorités. Ces contrôles, qui ont donné à l’époque des résultats très satisfaisants, sont de plus en plus rares depuis 2009». Pourtant, c’est dans ces centres que le gros du trafic se fait.
Casablanca compte sept centres d’abattage clandestin connus pour les autorités. «Ces abattoirs informels traitent chaque jour près de 450 têtes de bovins», déclare M. Dahbi. C’est de là que sortent les 40000 tonnes annoncées par les chevillards. Cette activité «ne concerne que la viande bovine car c’est sur ces bêtes qui pèsent en moyenne 240 kg que le boucher peut réaliser un bénéfice», précise un boucher de Derb Ghalef. D’ailleurs, c’est ce quartier qui rassemble le plus grand nombre de points de vente clandestins. «50 étals commercialisent quotidiennement près de 150 têtes de bovins», souligne notre source. Oukacha, à El Oulfa, est également un lieu d’abattage très connu en raison de ses boucheries et 90 têtes de bovins abattus par jour. Il en est de même pour Derb Lihoudi, à Derb Soltane, qui compte 25 boucheries, ou encore Hay El Adarissa à Sidi Maârouf et Sidi Moumen qui abritent respectivement 30 et 15 boucheries. A cela s’ajoutent le bidonville de Ferara à Hay El Hassani et celui de Chichane (commune de Lahraouiyine).

«Le vide en matière de loi et de contrôle a encouragé certains bouchers, notamment ceux qui disposent de fermes d’élevage, à s’adonner à cette pratique de façon individuelle», confie un boucher au Maârif. D’après lui, certains bouchers informent même leur clientèle de l’origine de cette viande. Ces derniers l’achètent sans hésitation vu qu’ils peuvent réaliser des économies allant de 15 à 20 DH sur chaque kg.