Mohamed Boubouh, Président de l’Amith : «Pour une marque marocaine low cost orientée vers le marché local»

Le président de l’Amith présente son bilan d’étape et ses objectifs pour améliorer la situation du secteur et faire face aux défis de la concurrence déloyale sur le marché local et à l’export. Les grands chantiers de l’Amith demeurent l’assouplissement des règles d’origine pour l’export et la protection du marché local, ainsi que sa structuration.

Elu président de l’Association marocaine des industries de textile et d’habillement (Amith) en juin 2019 avec Jalil Skali comme vice-président, Mohamed Boubouh présente son bilan après 7 mois passés à la tête de cette association de textile qui a connu bien des déboires dans le passé. En quelques mois, cet investisseur textile propriétaire de 9 usines (7 à Tanger et 2 à Casablanca) et de la marque Anae, a entamé une restructuration et réorganisation de l’association. L’école Casa Moda, seule à mettre sur le marché des designers pour le programme de la sous-traitance de produit fini, a été redressée. L’Amith s’attelle, en très bonne intelligence avec Moulay Hafid El Alami, ministre de l’industrie, du commerce, de l’économie numérique et des nouvelles technologies, à l’établissement d’un nouveau PAI 2021-2025 avec des objectifs chiffrés et réalisables.

A fin septembre 2019, les exportations de vêtements confectionnés sont restées stables (-0,3%). La branche bonneterie enregistre pour sa part une baisse des exportations à fin septembre. Comment s’est porté le secteur textile en 2019 ?
On devrait finir l’année avec une légère baisse ou une stagnation des exportations en comparaison avec la performance de 2018 évaluée à 38 MMDH. Cela est dû à une chute des commandes du marché français qui a souffert d’une conjoncture économique difficile l’année dernière. Plusieurs marques ont diminué le sourcing en général. D’autres ont fermé telles que Sonia Rykiel ou Carnet de Vol. Les marques françaises Camaïeu et Promod ont, elles, diminué leurs commandes auprès des fournisseurs marocains. Cette chute devrait être compensée par le marché espagnol mais pas complètement. En réalité, une crise mondiale secoue les marchés, qu’ils soient français, britannique ou américain. Preuve en est, la marque britannique Top Shop pâtit de difficultés. La seule marque qui se porte très bien reste Zara du groupe Inditex. Après H&M et Primark qui travaillent avec le Maroc, nous essayons d’attirer l’attention de la marque japonaise Uniqlo sur le Maroc.

Quelles sont donc les perspectives pour l’année 2020 ?
Le e-commerce s’impose d’année en année comme un concurrent redoutable pour la distribution traditionnelle. Ce qui ouvre de nouvelles perspectives de croissance pour nos acteurs, en particulier, ceux spécialisés dans le domaine de la sous-traitance. Ainsi certains champions du e-commerce telles que Asos, Zalando et Sézan peuvent énormément y contribuer. L’Amith entame sa première démarche afin d’investir ce créneau où le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France se positionnent déjà avec des consommateurs avertis et habitués à l’achat en ligne. Les autres marchés à investir sont les marchés scandinave, allemand et américain. Par contre, demeurent quelques difficultés. Les Etats-Unis nous imposent la triple transformation (filature, tissage et confection). Malheureusement, notre amont reste encore insuffisant pour surmonter cette contrainte et tirer profit de l’ALE (accord de libre échange) signé avec les USA. Par contre, on se dirige vers des voies originales et d’avenir telles que l’impression digitale et le recyclage des matières. Le Maroc est déjà bien avancé dans la «sustainability». Si on arrive à changer les règles d’origine imposées par les Américains, on pourra pénétrer ce marché sans problème, d’autant plus que les délais des donneurs d’ordre sont de 3 à 4 mois, contrairement à ceux des Espagnols de 4 à 6 semaines auxquels on est déjà rodé.

Qu’en est-il de la relation avec l’UE où le Maroc se positionne comme 8e exportateur mondial dans ce marché ?
L’Union européenne nous traite injustement. A titre d’exemple, la Turquie, second fournisseur de l’Union européenne en textile après la Chine et son troisième fournisseur en habillement derrière la Chine et le Bangladesh, bénéficie de son accord d’Union douanière avec l’UE. Ce qui lui permet d’exporter ses vêtements à droits nuls vers l’Europe, même s’ils sont fabriqués avec des tissus chinois, indiens ou pakistanais, avantage dont nos entreprises ne bénéficient guère. En outre, la compétitivité de la filière turque a été dopée par la très forte dépréciation de la livre. Entre le 1er janvier 2018 et le 1er janvier 2020, elle a perdu 46% de sa valeur face à l’euro et 54 % face au dirham. La Turquie mais aussi l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne et nos principaux concurrents asiatiques comme le Bangladesh, le Cambodge ou le Myanmar bénéficient tous de régimes douaniers hyper-préférentiels accordés par l’UE dont le Maroc est exclu. Il est intolérable que nos exportateurs soient ainsi pénalisés avec des conditions douanières contraignantes, injustes et discriminatoires, qui plombent notre compétitivité, notre commerce extérieur et l’emploi. Ce dossier est absolument prioritaire pour l’Amith car son règlement conditionne, dans une large mesure, l’avenir même de notre secteur et de ses 185000 salariés. Malgré cela, on reste dans le top 10 des fournisseurs mondiaux de l’UE grâce à notre savoir-faire et notre capacité à honorer des délais très courts.

Le marché local, estimé à 46 MMDH par an, est capté à 70% par l’importation de Turquie notamment. Quelle est la stratégie de l’Amith pour que les industriels marocains puissent reprendre des parts du marché local ?
Depuis janvier 2018, le ministère du commerce extérieur a levé les exonérations obtenues grâce à l’ALE. Un droit additionnel équivalent à 90% du droit commun d’importation a été appliqué sur le produit fini d’habillement et les textiles de maison (tissu d’ameublement, tapis et couvertures). Depuis le 1er janvier 2020, les importations de produits finis textiles en provenance de Turquie sont taxées à 27%. Au cours des années précédentes, l’ALE a considérablement boosté les importations de produits textile-habillement sur notre marché intérieur, affectant la bonne santé de nos entreprises. En 2015, ces importations s’élevaient à 7,8 MMDH. En 2018, elles ont atteint 9,6 MMDH. Il était donc impératif de freiner la progression. Nous avons accueilli très favorablement cette mesure de sauvegarde prévues dans l’ALE et qui était nécessaire et légitime. Suite au renchérissement des vêtements importés de Turquie, j’invite mes concitoyens à acheter plus de produits marocains. Ils agiront ainsi en faveur de l’emploi et de l’économie de notre pays. Mon souhait est d’inciter les industriels marocains à investir dans une marque marocaine low cost orientée vers le marché local avec un bon rapport qualité-prix. Elle pourrait être développée à travers une chaîne de magasins au Maroc et à l’international. Il y a de la place pour plusieurs marques nationales. Une aide de l’Etat pour les prix de location de magasins et du foncier serait la bienvenue afin de développer la présence de marques nationales au Maroc.

Le Plan d’accélération industriel (PAI) arrive à son échéance en 2020 avec des résultats très encourageants. Un second relatif à la période 2021-2025 est en préparation. Pouvez-vous nous en donner les grandes lignes ?
Nous préparons en effet le PAI 2021-2025 en parfaite collaboration avec le ministère de l’industrie qui nous accompagne dans son élaboration. Nos objectifs sont réalistes et portent à la fois sur le marché local et l’export. Nos priorités restent l’emploi formel, l’incitation à l’investissement et l’accompagnement du pays dans sa dynamique de développement. Les industriels du textile étaient connus pour se plaindre énormément auprès des pouvoirs publics. Aujourd’hui, nous nous présentons face au ministère de tutelle en tant qu’industriels prêts à investir. Pour se faire, nous avons besoin d’accompagnement à hauteur de minimum 30%. L’investissement dans l’industrie textile reste très capitalistique. Le coût de l’énergie est très élevé, notamment pour les industries énergivores de l’amont telle que la filature.

Vous êtes à la tête de l’Amith depuis 7 mois pour un mandat de 3 ans. Quelles sont vos réalisations jusque-là ?
Parmi nos réalisations figure le redressement de l’école Casa Moda, seule école (semi-publique) qui peut former des designers indispensables pour accompagner le passage de la sous-traitance au produit fini. Nous avons redressé l’école avec un changement de sa direction et avons redonné confiance aux étudiants de plus en plus motivés. Nous allons également introduire une nouvelle spécialisation, le modélisme industriel à la demande de nos entreprises. Au sein de l’Amith, nous avons réorganisé la structure permanente avec des pôles et une cellule de veille pour détecter les dangers pour l’industrie marocaine.  Nous avons aussi programmé la refonte du système d’information de l’Amith réalisée grâce à l’appui du GTEX, un programme global de textile et habillement financé par le gouvernement suisse, sans compter d’autres objectifs assignés. Nous avons également remis sur les rails le projet de partenariat avec le Citev (Centre technologique du textile portugais et de l’industrie de l’habillement), entamé par mon prédécesseur M. Tazi pour le renforcement des services de notre centre technique. Une relation de confiance s’est installée avec nos partenaires portugais. Nous avons mis du temps à assainir la situation de l’Amith. C’est fait maintenant. Nos grands chantiers demeurent l’assouplissement des règles d’origine pour l’export et la protection du marché local et sa structuration. Nous travaillons en étroite collaboration avec le ministère de l’industrie qui nous apporte un appui sans précédent.