Textile : L’amendement de l’accord de libre-échange avec la Turquie soulage les industriels du marché local

• Longtemps pénalisés par la concurrence déloyale des importations turques, les industriels travaillant pour le marché local peuvent souffler.
• La levée des exonérations sur les produits finis leur permettra de récupérer leurs parts de marché.
• Habillement, tissus d’ameublement, couvertures et tapis sont concernés en premier lieu.
• Cette éclaircie sur le marché local ne s’étend pas aux exportations.

L’amendement de l’accord de libre-échange liant le Maroc à la Turquie est une bouffée d’oxygène pour les industriels du textile opérant sur le marché local. «Cet amendement permet de rééquilibrer le marché en faveur des industriels locaux et mettre fin à la concurrence déloyale qu’ils subissaient», déclare Fatima Zahra Alaoui, directrice générale de l’association marocaine des Industries du textile (Amith). En effet, rappelons que jusqu’en janvier 2018, et depuis l’entrée en vigueur en 2006 de l’accord de libre-échange signé en 2004, les textiliens ont fait les frais d’une concurrence déloyale des produits finis de l’habillement, du textile, de l’ameublement, des couvertures et des tapis turcs importés en exonération des droits de douane. Le marché local a ainsi été inondé par le textile turc. Et pour preuve, les importations, selon les statistiques de l’Amith, ont, depuis 2010, enregistré annuellement une hausse de 150%. Entre 2010 et 2016, elles sont passées de 141 à 940 millions de dirhams. Elles se sont multipliées par 8 et dépassent aujourd’hui, indique Mme Alaoui, le milliard de dirhams. Le secteur textile, considéré comme le grand perdant de cet accord, a enregistré, durant les six dernières années, une perte régulière d’emplois. Ainsi, en 2014, 19 000 emplois perdus, 24 000 en 2015, 36 000 en 2016 et 44 000 en 2017.
Cette situation, dénoncée de façon récurrente par les professionnels du secteur, a abouti en 2018 à la mise en place de la mesure de sauvegarde pour freiner l’évolution des importations turques. La levée des exonérations au profit des produits textiles est donc instaurée et se traduit par un droit de douane additionnel ad-valorem équivalent à 90% du droit d’importation qui leur est appliqué dans le cadre du régime de droit commun. Les droits de douane varient de 2,25% à 22,5%. Dans la Loi de finances 2020, les droits de douane sont passés de 25% à 30%. Le projet de Loi de finances rectificative porte ce taux à 40%. Ainsi, suite à l’amendement de l’accord de libre-échange, techniquement, pour un produit fini textile imposé à 40% l’imposition se fera au taux de 36%. Cela permettra de protéger la production nationale qui, et ceci est plutôt difficile à concevoir si l’on considère ses capacités d’exportation, «ne pouvait plus se positionner sur le marché local en raison de la concurrence déloyale des produits turcs qui bénéficient d’importantes subventions étatiques et de la dévaluation de la livre», explique Mme Alaoui. Laquelle dévaluation, de l’ordre de 49% en 2018, avait complètement annihilé l’impact de la mesure de sauvegarde sur le textile décidée la même année.
L’amendement signé en août 2020 couvrira les cinq prochaines années, soumettant à l’imposition douanière plusieurs produits finis de l’habillement, des tissus d’ameublement, des couvertures, ainsi que les tapis. Soit les produits qui ont le plus pâti de la concurrence turque sur le marché local. Cette liste négative pourrait être reconduite, si la conjoncture l’impose, pour une même période de cinq ans. Les professionnels ont retenu seulement les produits finis car les intrants importés de Turquie sont utilisés par les industriels exportateurs.
L’amendement constitue donc une bonne nouvelle pour les industriels et arrive à point nommé pour leur sauver la mise en cette période de crise sanitaire. Conjoncture au cours de laquelle, faut-il le souligner, s’impose un accompagnement des entreprises en difficulté. La levée des exonérations rééquilibrera les règles du jeu en faveur des textiliens locaux face à des industriels turcs largement soutenus par leur pays. L’Etat turc subventionne à hauteur de 50% les loyers et les salaires des enseignes implantées au Maroc. «Industriels marocains et turcs pourront, grâce à cet amendement, se battre à armes égales sur un marché local à fort potentiel. Il est actuellement estimé à 45 milliards de dirhams», avance Mme Alaoui.

Les exportateurs n’ont pas de visibilité sur les commandes
Si l’amendement de l’accord de libre-échange avec la Turquie rassure les industriels opérant sur le marché local, les exportateurs, quant à eux, s’inquiètent pour leur business. Les donneurs d’ordre connaissent, en raison de la crise sanitaire, un ralentissement d’activité. Ce qui s’est traduit pour les exportateurs par un manque de visibilité sur leurs carnets de commandes. «Si l’on excepte le plus grand donneur d’ordre avec lequel nous travaillons, soit le Groupe Inditex qui propose chaque semaine de nouveaux articles, les autres donneurs d’ordre européens restent prudents et n’ont pas encore réellement repris, car ils manquent de visibilité. En Europe, les industriels sont incertains en raison des mesures de confinement et de couvre-feu. Donc, pour un grand nombre d’exportateurs, on parle seulement de quelques semaines de visibilité. D’autres ont enregistré de fortes baisses de commandes», confie Fatima Zahra Alaoui. Le ralentissement à l’international s’explique en fait par la crise sanitaire qui a induit des changements dans le quotidien des consommateurs. Notamment une faible demande d’habillement sur le marché européen parce que les consommateurs font du télétravail et n’ont donc pas besoin de faire des achats d’habillement. Par ailleurs, ils optent beaucoup plus pour les achats on-line, ce qui explique le ralentissement des mises en boutiques. A cela, il faut ajouter l’intersaison, l’approche des soldes et la liquidation des stocks. Autant de facteurs à l’origine du ralentissement des commandes. Cependant, à l’Amith on retient que le bilan d’activité est mitigé dans la mesure où toutes les filières ne sont pas concernées. Ainsi, par exemple, les industriels de la grosse maille et les fabricants de manteaux ont du travail. Pour les professionnels du produit fini, travaillant pour des marques et fabriquant des collections, la situation est moyennement bonne. Ils peuvent bénéficier des commandes de réassort qui se font au Maroc pour des raisons de proximité et de délais de livraison. En revanche, pour les produits de mass market, la situation est beaucoup plus compliquée : les donneurs d’ordre, en difficulté et craignant les prévisions de récession économique, restent prudents.
Côté chiffres, les exportations, qui avaient connu une baisse allant de 80 à 88% entre mars et mai 2020, ont certes repris en juillet (2%), mais elles risquent de ne pas rattraper le retard d’ici la fin de l’année parce que, selon l’association professionnelle, «le mois d’octobre n’a pas bien démarré».