Souks hebdomadaires : L’usine à fric du monde rural

Les années passent et ces souks semblent toujours traîner vis-à-vis de la cadence du développement du pays.

Ils sont au nombre de 889, enregistrent plus de 2,5 millions de visites et génèrent un chiffre d’affaires de plus de 40 milliards de dirhams. Ils connaissent de plus en plus de problèmes de gestion d’équipement et de logistique qui pénalisent leur développement.

Le souk hebdomadaire en milieu rural est la plaque tournante de toutes les activités dans la campagne. Il constitue un lieu de rencontres, de commerce, d’échange … Il est doté des équipements administratifs et des services publics nécessaires pour les populations des douars et tribus de la région abritant le souk. On y trouve également le siège de la commune rurale, des centres de soins, des vétérinaires ainsi que des établissements scolaires pour les études secondaires (collèges et lycées). En somme, c’est un espace de vie sociale vital pour les habitants du monde rural. Les années passent et ces souks, estimés à près de 900 à travers le Maroc, semblent à la traîne vis-à-vis de la cadence du développement du pays de manière générale. Les difficultés se multiplient avec le temps. Il y a de plus en plus de problèmes de gestion d’équipement et de logistique qui pénalisent le développement de ces sites. Sans parler du faible contrôle sanitaire et hygiénique par rapport aux produits de grande consommation et particulièrement les viandes. Les souks en milieu rural sont les principaux fournisseurs de cette denrée. Des dizaines de milliers de tonnes sont ainsi écoulées par an. C’est dire que c’est presque mission impossible pour les effectifs très limités dont disposent les services de contrôle sanitaire et d’hygiène. Et là, il convient de souligner que l’on ne parle pas des souks devenus célèbres par leur expansion urbanistique grandissante depuis les années 1990, et qui font aujourd’hui figure de véritables villes. Sidi Bennour, Had Soualem, Tit Mellil et bien d’autres ne sont plus de simples souks mais bel et bien des agglomérations urbaines à part entière.

Un héritage pas apprécié à sa juste valeur
Une politique de rénovation et de développement s’impose donc pour sauver ces souks ruraux. Le chercheur universitaire Mustapha Chouiki, considère qu’ils représentent un héritage qui n’est pas apprécié à sa juste valeur. Cet ancien enseignant à l’Université Hassan II explique, dans une minutieuse analyse, que «si le commerce se trouve au cœur de l’activité foraine, le souk ne peut jouer pleinement son rôle de moteur de développement communal et d’ouverture du monde rural qu’en retrouvant sa vocation de forum multidimensionnel».
C’est pour dire qu’il faudrait ramener la fonction commerciale à sa dimension d’activité d’appui pour un organisme répondant à de nombreuses attentes du milieu rural, à la fois, en matière d’échange, de ressourcement culturel, de renforcement des liens sociaux et d’ouverture sur autrui. «Le souk, qui a beaucoup perdu en matière de contacts sociaux, a besoin d’être humanisé pour retrouver sa chaleur d’autrefois, si nécessaire à l’animation commerciale. Il s’agit en somme d’humaniser une structure plus sociale par essence, que commerciale», conclut M.Chouiki. En d’autres termes le souk ne pourrait perdurer et apporter un plus aux collectivités locales qu’en étant repensé.

Investir dans la réhabilitation
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a appelé à l’élaboration d’une stratégie ambitieuse dédiée au développement des souks hebdomadaires en milieu rural, tout en respectant les vocations et les particularités provinciales et régionales. De par sa diversité et ses potentialités, le monde rural dispose de richesses qu’il convient d’exploiter et de mobiliser notamment via les souks hebdomadaires, ressort-il d’un avis du CESE intitulé «Pour une politique de rénovation et de développement des souks hebdomadaires en milieu rural». Exploiter les richesses! C’est là que le bât blesse. Tout en mettant en évidence les différentes initiatives mises en place par les autorités publiques pour organiser et promouvoir le commerce local, le CESE relève plusieurs problématiques, aussi bien au niveau des acteurs chargés de sa gestion qu’à l’échelle des usagers qui le fréquentent qui se traduisent par des difficultés qui impactent négativement le développement du souk ainsi que la sécurité sanitaire des populations. Toujours d’après le Conseil, ces sites, au nombre de 889, dont 822 ont lieu régulièrement, doivent être réorganisés en investissant dans leur réhabilitation et leur modernisation pour en faire un véritable lieu de développement.
Avec un nombre de visiteurs qui, selon les estimations du CESE, avoisine en moyenne 3 000 visiteurs par souk, soit 2,6 millions par semaine, au niveau national, les souks hebdomadaires génèrent des recettes importantes qui varient selon la vocation du souk, sa taille et son emplacement. Si l’on estime que chaque visiteur dépense en moyenne entre 200 et 300 DH, le chiffres d’affaires hebdomadaire réalisé devrait varier entre 520 MDH et 780 MDH, soit un volume annuel moyen pouvant atteindre 40 MMDH. Soit plus de 3,5% du PIB. Évidemment, ce ne sont que des estimations, l’essentiel de l’activité des souks hebdomadaires étant réalisé dans la circuit informel.
Le professeur Chouiki considère qu’en tant qu’organismes toujours vivants, au sein du monde rural, les souks sont très sensibles aux chocs extérieurs qui puissent déstabiliser la régularité de leur régime, leur ancrage territorial, et leur mode d’approvisionnement. De nombreuses communes ont dû intervenir dans le rituel des souks, en vue d’accroître leurs recettes financières. De ce fait, ce n’est pas uniquement la gestion des souks qui pose problème. Les aspects à réformer concernent tous les volets fonctionnels déstabilisés par des interventions communales pas toujours adéquates et dépourvues de vision stratégique.

 

Focus

Les recommandations du CESE

Sur la base des constats susvisés, le CESE préconise l’élaboration d’une stratégie dédiée au développement des souks hebdomadaires en milieu rural, en veillant à respecter les vocations et les spécificités provinciales et régionales. Parmi les mesures phares proposées :
1. Encourager la création de nouveaux souks modernes spécialisés au regard de leur vocation (à l’instar des souks à bestiaux pilotes) et les doter des équipements nécessaires.
2. Saisir l’opportunité du déploiement de la nouvelle stratégie de développement du secteur agricole “Génération Green 2020-2030” pour doter les souks hebdomadaires d’une plateforme de stockage des produits périssables et améliorer leurs capacités de commercialisation des produits agricoles.
3. Exiger le raccordement en eau pour assurer la propreté des commerces, des abattoirs et des matériaux utilisés et mettre en place un nombre suffisant de sanitaires pour les visiteurs et les usagers du souk en tenant compte des besoins différenciés des femmes, des enfants et des personnes en situation de handicap.
4. Faciliter l’accès des usagers aux prestations de services le jour du souk via les services mobiles (internet haut débit, poste, crédit bancaire, actes de mariage, actes de naissance, certificat de résidence, etc.) dans le sens d’une meilleure inclusion.
5. Réduire progressivement le nombre des circuits informels de distribution et de commercialisation tout en réglementant le rôle des intermédiaires et en les encourageant à intégrer légalement la profession.
6. Assurer un encadrement des différents métiers présents dans les souks (coiffeurs, cordonniers, mécaniciens, électriciens, ferronniers, transporteurs, restaurateurs, etc.).
7. Intégrer dans le schéma de modernisation des souks des espaces dédiés aux activités culturelles, de loisirs et d’épanouissement des usagers et entreprendre des actions en faveur des jeunes ruraux propices au plein déploiement de leur potentiel créatif et innovant (bibliothèque mobile, espaces dédiés aux compétitions sportives, promotion de nouveaux métiers en phase avec l’ère de la digitalisation, etc.).
8. Mener, le jour du souk, des actions de formation, de sensibilisation et d’information, notamment sur des sujets d’ordre politique, culturel et social et partager le savoir et les bonnes pratiques citoyennes.