Six mois de crise mais des effets moins catastrophiques que prévu

Les 7 secteurs les plus touchés représentent 7,8% du PIB national.
Depuis mai, une nette reprise dans le textile, le cuir, le tourisme et l’automobile.
Des clignotants sont allumés : les réserves en devises et la balance commerciale.

Lundi 20 juillet. Le ministre des finances, Salaheddine Mezouar, apporte les dernières touches à la première présentation en conseil du gouvernement sur la Loi de finances 2010 prévue le lendemain. L’exercice est difficile : beaucoup d’incertitudes sur la croissance, des secteurs-clés de l’économie sont touchés ; quelques indicateurs, dont la balance commerciale et les réserves en devises, inquiètent…
Pourtant, les premiers chiffres dévoilés en conseil de gouvernement laissent perplexe : un taux de croissance de 5,7% pour 2009 et 3,2% pour 2010, un déficit budgétaire de 3% pour 2010. Trop optimistes pour certains, ces chiffres n’en sont pas moins fondés sur une analyse minutieuse réalisée par la direction des études et des prévisions financières (DEPF).
Le document bien fourni en chiffres, et auquel La Vie éco a eu accès, dresse un état des lieux de l’économie marocaine et fait le constat des effets de la crise sur les six premiers mois de 2009.
S’il fallait retenir des constats de cette analyse, il y en aurait deux essentiellement. Un : l’économie marocaine dans sa globalité, que ce soit sur le plan macro ou microéconomique, a relativement bien résisté à la crise. Deux, et c’est la mauvaise nouvelle, la crise a dévoilé, plus que jamais, de nombreuses fragilités structurelles dont souffrent paradoxalement les secteurs censés être les locomotives de la croissance.

L’évolution des recettes et dépenses en ligne avec les prévisions
Pour ce qui est de la situation macroéconomique, le patron de la direction des études et des prévisions financières (DEPF), Mohamed Chafiki, apporte la preuve par les chiffres. L’économie finira l’année sur un taux de croissance du PIB de l’ordre de 5,7% ce qui est, selon lui, une excellente performance au vu de la conjoncture et en comparaison avec d’autres pays du pourtour méditerranéen. A cela, il faut ajouter, dit-il, le fait que les finances publiques affichent un état de santé sain et rassurant. Il fait allusion précisément à deux éléments d’analyse. Le premier est qu’à fin juin, il n’y a pas de dérapages au niveau des dépenses et les réalisations en termes de recettes sont en ligne avec les prévisions pour 2009 ce qui veut dire que les équilibres prévus seront maintenus. Deuxième élément, et c’est le plus rassurant selon lui, c’est que l’Etat, quand bien même il y aurait d’ici fin 2009 des besoins supplémentaires importants, dispose d’une marge confortable pour s’endetter si besoin est : la dette du Trésor représente aujourd’hui 47% du PIB, ce qui, selon M. Chafiki, constitue un gage de solvabilité du pays.
Du côté microéconomique, la situation n’est pas non plus alarmante. Certes, concède le patron de la DEPF, la crise a touché de plein fouet certains secteurs-clés comme le tourisme, le textile, l’automobile, l’électronique…Mais là aussi, il faut relativiser l’ampleur des effets. D’abord, précise-t-il, il faut situer le poids exact de ces secteurs dans toute l’économie. Selon la dernière étude de la DEPF, les 7 secteurs les plus exposés (voir encadré) ont un PIB consolidé de 48 milliards DH, ce qui représente 7,8% du PIB national. Ensuite, il faut signaler que, contrairement à la nette dégradation de l’activité observée au premier trimestre, l’évolution des indicateurs à fin juin fait état d’une sensible amélioration et laisse même prévoir un début de redressement. Les exportations du textile qui affichaient à fin mars une baisse de -12,7%, par rapport au même mois de 2008, n’étaient plus qu’à -4,1% à fin juin, toujours comparé au même mois de l’année dernière. L’automobile est passée de – 46,3% à -31%, les recettes du tourisme de -21% à -14%.
En termes d’emplois, la DEPF ne fournit pas de chiffre précis, mais parle de 10 000 emplois perdus depuis le début de l’année. Pour Mohamed Chafiki, ces chiffres démontrent clairement que le plus urgent a été fait, à savoir stopper l’hémorragie et stabiliser la situation des secteurs concernés.

C’est le moment de penser à l’après-crise
Mais maintenant que c’est fait, il va falloir penser sérieusement à l’après-crise. Car, et on ne cessera jamais de le répéter, ce sont les pays qui s’y préparent aujourd’hui qui prendront les parts de marché à la reprise. Et en bon économiste qu’il est, le directeur des études ne se voile pas la face : il y a aujourd’hui manifestement des clignotants qui sont allumés et des indicateurs qu’il faudra suivre de très près, sans pour autant s’en alarmer.
Le premier est relatif aux avoirs extérieurs et ressources en devises du pays. M. Chafiki reconnaît volontiers que l’évolution depuis quelques mois de cet agrégat mérite que l’on y fasse attention. A fin mai, les avoirs extérieurs de Bank Al Maghrib et des banques totalisaient 194,1 milliards de DH. Cela représente l’équivalent de 7 à 7,4 mois d’importations, selon que l’on prenne en considération ou non les importations faites en admissions temporaires non payées. L’indicateur pris isolément n’est pas parlant car il faut, selon les experts du ministère des finances, l’analyser en fonction d’autres indicateurs comme l’évolution des cours du pétrole, les importations de biens d’équipement, les hypothèses de croissance, etc. En somme, explique la DEPF, peu importe le chiffre, le plus important est de savoir si le niveau actuel est soutenable ou non.
La direction a procédé récemment à une analyse minutieuse qui a démontré que pour la première fois depuis très longtemps, les réserves en devises du Maroc frisent le seuil en dessous duquel la situation deviendra véritablement inquiétante.
Le deuxième clignotant allumé est celui des indicateurs de la balance commerciale qui se dégradent depuis plusieurs mois, ce qui est à l’origine, en partie, de la baisse des réserves en devises. Là aussi, l’avis de la DEPF se veut mitigé : oui, l’évolution de la balance mérite que l’on s’y intéresse sérieusement. Cela dit, explique Mohamed Chafiki, «il faut prendre le temps d’analyser la structure de nos importations pour voir que les biens d’équipement, les demi-produits et les produits bruts, utilisés par l’industrie, sont en forte hausse».
En revanche, il reconnaît que les exportations posent effectivement problème. Cela nous mène droit au troisième élément de vigilance. Dans l’analyse réalisée à la veille de la présentation des éléments du projet de Loi de finances 2010, la DEPF résume le problème en quelques mots : la crise a révélé de manière nette des fragilités structurelles de certains secteurs en termes d’offres exportables, de diversification des marchés, de productivité, d’intégration…
La DEPF en donne pour exemple le textile et l’automobile. Pour ces deux secteurs, 68% et 70% des exportations sont concentrées sur deux pays, à savoir la France et l’Espagne. De même, les deux secteurs restent focalisés sur un nombre réduit d’activités. 50 à 70% du chiffre d’affaires du secteur textile sont encore réalisés dans la sous-traitance, tandis que 89% des exportations de l’automobile portent sur les câblages.  
Aujourd’hui, pour le ministère des finances, s’il y a UNE urgence à laquelle il faut s’attaquer de manière sérieuse et dans l’immédiat pour se positionner dans l’après-crise, c’est bien celle-là. Et à en croire les analystes de la DEPF, les éléments de la conjoncture semblent indiquer que la sortie de crise n’est pas loin si elle n’est pas déjà entamée. En témoignent les taux de croissance prévus pour 2009 et 2010. Mais pour les réaliser, il faudra que les entreprises s’y préparent dès aujourd’hui.