Risque de taux : pourquoi Bank Al-Maghrib est de plus en plus anxieuse

La baisse des taux du crédit immobilier érode la rentabilité des encours détenus par les banques. Entre 2013 et 2015, la proportion de prêts immobiliers assortis d’un taux entre 4 et 6% est montée de 50 à 64%. Cela hypothèque la croissance de la marge d’intérêt des banques et pourrait les piéger à terme en cas de remontée des taux.

Le risque de taux au niveau du secteur bancaire semble inquiéter de plus en plus. Si la question s’est invitée au dernier conseil de Bank Al-Maghrib, tenu le 21 mars dernier, avec un rappel à l’ordre explicite du wali qui a mis l’accent sur les effets néfastes d’une baisse démesurée des taux du crédit, cela fait déjà quelques mois que des appels à la vigilance sont adressés aux banques. Le comité de coordination et de surveillance des risques systémiques qui rassemble tous les régulateurs de la place (BAM, AMMC, ACAPS, Direction du Trésor) et qui se charge de la surveillance macro-prudentielle du secteur financier, a attiré l’attention sur la question depuis juin 2016 en soulignant à l’issue de sa réunion semestrielle «l’exposition des banques au risque de taux d’intérêt dans une phase où la croissance des crédits bancaires est portée par ceux à l’habitat assortis de taux bas». Le même comité en a remis une couche en décembre dernier en martelant l’exposition du secteur à «un risque de taux d’intérêt, dans un contexte de forte concurrence à l’octroi de crédits, ce qui constitue une zone d’attention qui requiert un suivi rapproché». Plus récemment, les professionnels se font l’écho d’échanges entre le Groupement professionnel des banques et BAM pour appeler les opérateurs à plus de mesure quant aux baisses de taux pratiquées.

Le taux débiteur moyen global a baissé d’un point en deux ans
En examinant quelques indicateurs, l’on comprend rapidement pourquoi les autorités se montrent de plus en plus anxieuses sur la question. Le taux d’intérêt moyen des financements bancaires, tous types confondus, s’est allégé de près d’un point en 2 ans, passant de 6,03% en 2014 à 5,17% l’année dernière, selon les enquêtes trimestrielles menées par BAM. Si l’on s’intéresse spécifiquement aux taux du crédit habitat, par lequel semble venir l’essentiel du problème, ses tarifs ont dégringolé de 6,05% à 5,15% sur la période. Et encore, BAM intègre dans le lot les crédits à la promotion immobilière qui ont tendance à relever la moyenne, étant à préciser que les banques ne font pas actuellement d’efforts particuliers sur ce type de financement.
Ces remises sur les taux du crédit acquéreur ont stimulé l’appétit des particuliers. Le nombre de bénéficiaires, qui s’est limité à un peu plus de 68 500 en 2013, est monté à 81 500 demandeurs en 2014 et il est resté au-dessus de la barre des 74 000 emprunteurs en 2015. Sur la période, l’encours de crédits s’est développé de plus de 18%. Sachant que le stock de financements a encore augmenté de 5,1%, à 188,7 milliards de DH en 2016, le nombre d’emprunteurs n’a certainement pas faibli l’année dernière.
Etant assortis de taux plus bas, ces nouveaux prêts ont mécaniquement tiré à la baisse le taux moyen de l’encours de crédits habitat. En effet, alors que la moitié du stock des financements acquéreur bénéficiait de taux compris entre 4 et 6% en 2013, cette proportion est montée à 64% en 2015, selon les statistiques de BAM. Aussi, 6% de l’encours bénéficie même d’un taux inférieur à 4% alors que cette part est restée figée depuis longtemps à 4%. Cet encours «bon marché» pour la clientèle remplace progressivement le stock d’anciens financements accordés au prix fort qui arrivent à échéance. C’est ainsi que l’encours facturé à 8% et plus qui représentait encore près de 40% en 2013 ne pèse plus que 30%.

Les banques de petite taille inquiètent plus que les grands groupes
Tout cela n’est pas sans faire peser d’importantes pressions sur le business des banques. Dans l’immédiat, cela met à mal leur marge d’intérêt. Celle-ci a augmenté péniblement sur les dernières années, avec 7% de croissance depuis 2012 pour s’établir à 30,4 milliards de DH à fin 2015 (marge cumulée des banques au titre de l’activité Maroc calculée par BAM). Et pour 2016, ce ne serait pas trop s’avancer que de dire que cette marge baissera, comme le laissent entrevoir les résultats des banques qui ont déjà communiqué leurs réalisations. De là, des inquiétudes se forment autour de la rentabilité des banques. «Plus pour les banques de petite taille, qui ont moins de latitude pour compenser les pertes de revenus, que pour les grands établissements, diversifiés en termes de métiers et de géographie», précise un spécialiste du secteur bancaire. Il faut toutefois souligner que l’on reste loin d’une menace majeure pour les opérateurs nationaux, comme celle que connaît le secteur bancaire européen dans un contexte de taux directeurs nuls. Il faut aussi noter que les opérateurs locaux parviennent encore à trouver la parade pour préserver in fine la croissance de leur produit net bancaire, notamment en allégeant leurs charges d’intérêts (rémunérations versées sur les dépôts…), en dopant leur marge sur commissions et sur les activités de marché…
Toujours est-il que, selon les spécialistes, prêter actuellement à des tarifs faibles, sur des durées dépassant la plupart du temps 15 ans pour le crédit habitat, posera à l’avenir problème si les taux monétaires remontaient, car les banques seraient piégées dans ce cas par un effet ciseaux : côté dépenses, leurs ressources seront plus onéreuses mais, côté recettes, leur portefeuille de crédits sera peu rémunérateur. Pour ne rien arranger, la majorité des financements accordés actuellement sont des formules à taux fixes (89% de l’encours selon BAM) alors que les formules variables auraient pu permettre aux banques d’amortir le choc en alignant les revenus des crédits sur le coût des ressources. Sachant que les observateurs s’attendent à ce que les taux du crédit habitat descendent en dessous de la barre des 4%, sur les prochains mois, dans un marché qui reste fortement concurrentiel, les craintes autour du risque de taux ne devraient pas s’apaiser de sitôt.