Retour du PAS ? La mise en garde de Lahlimi

Les estimations de croissance pour 2012 encore une fois revues à  la baisse : 2.4% seulement. Le déficit du compte courant frôlerait les 9% et les dépasserait largement en 2013. Forte contraction des avoirs extérieurs et aggravation de la tension sur les liquidités pourraient paralyser l’économie.

C’était prévisible au vu des indicateurs conjoncturels disponibles, et le Haut commissariat au plan (HCP) le confirme dans son budget économique exploratoire pour 2013, dans lequel il donne son estimation pour l’exercice en cours : la croissance économique en 2012 verrait son rythme baisser de moitié par rapport à 2011.
Le taux de croissance du PIB, tel que l’estime le HCP, sur la base des évolutions sectorielles et de la situation chez les principaux partenaires du Maroc, ne devrait pas, en effet, dépasser 2,4% cette année, au lieu de 5% en 2011. Dans une précédente publication, en février dernier, le HCP avait prévu une croissance de 4,1% pour 2012. Mais, entre-temps, des données nouvelles sont apparues, comme le vote de la Loi de finances au mois de mai, la forte baisse de la valeur ajoutée du secteur primaire (-9,3%) et la décision prise en début de semaine d’opérer un réajustement des prix des carburants, en particulier.

Le ministre de l’économie et des finances, Nizar Baraka, qui tablait, lui, sur une croissance de 4,2%, a déjà révisé à la baisse, il y a quelques semaines, le taux de croissance pour 2012, en le ramenant à 3,4% ; un niveau qui paraît toutefois difficilement atteignable, dans un contexte marqué par un ralentissement accentué de la demande mondiale adressée au Maroc (2% prévus pour 2012 au lieu de 5,8% en 2011 et 7,8% en 2010) et, à coup sûr, de la consommation des ménages également (voir graphe), en liaison notamment avec les hausses de prix des carburants.

Au plan de l’offre, ce qui favoriserait la croissance, ce sont exclusivement les activités non agricoles qui, malgré tout, progresseraient de 4,3% (au lieu de 5% en 2011). Ainsi, les activités du secteur secondaire (mines, énergie, industries de transformation et BTP), nous dit le HCP, s’accroîtraient de 4,4%, un rythme supérieur à celui de 2011 (4%). Les activités du secteur tertiaire, en revanche, réaliseraient certes une croissance positive (4,2%) mais moins élevée qu’en 2011 (6%).

La consommation des ménages moins dynamique

Cette croissance économique estimée pour 2012 continuerait d’être tirée par la demande intérieure. Mais contrairement à 2011, la consommation des ménages n’y contribuerait que faiblement, estime le HCP. Et ceci pour plusieurs raisons : la baisse de l’autoconsommation et des revenus agricoles en liaison avec le recul
(-42,8%) de la récolte céréalière ; le chômage qui, on l’a vu, est remonté  à près de 10% au premier trimestre de cette année ; et, enfin, le réajustement des prix des carburants qui, sans doute, aura une incidence sur les dépenses des ménages. In fine, la consommation des ménages ne devrait pas dépasser un taux d’accroissement de 2,3%, un rythme bien inférieur à celui de 2011.

En revanche, la consommation des administrations publiques (constituées des dépenses de fonctionnement) et l’investissement, les deux autres composantes de la demande intérieure, devraient, eux, s’accroître substantiellement : +12,5% et +5,2% respectivement. Mais, il vaut mieux le savoir, ces estimations de progression tant de la consommation des administrations publiques que de l’investissement sont tributaires de la «réalisation intégrale», insiste le HCP, des programmes d’investissement public (188,3 milliards de DH) et des dépenses de fonctionnement (187,8 milliards) prévus dans la Loi de finances 2012. Autant dire que la croissance estimée à 2,4% pourrait ne pas atteindre ce niveau si ces dépenses n’étaient pas réalisées en totalité ! Car, il faut bien se rendre compte que les seuls moteurs les plus importants de la croissance en 2012 sont l’investissement, public notamment, et la consommation publique ; celle des ménages, on l’a dit, accusant un fort ralentissement. Quant à la demande extérieure, sa contribution serait encore négative en 2012, mais de manière plus accentuée (-1,1 point) qu’en 2011 (-0,1 point), estime le HCP.
Vu la récession prévue dans la zone euro en 2012 (-0,3%), la croissance anémique dans l’ensemble des économies avancées (1,4% au lieu de 1,6 en 2011) et un léger recul des économies émergentes et en développement (5,7% au lieu de 6,2% en 2011), le profil de la demande extérieure s’adressant à l’économie marocaine ne doit ni étonner ni surprendre.

Le déficit extérieur devient insoutenable

Est-ce que la situation va s’améliorer en 2013 ? Le HCP le pense, qui prévoit un taux de croissance de 4,3%, si toutefois les hypothèses retenues pour la construction de cette prévision se réalisaient (voir encadré). Ainsi, les activités du secteur primaire (agriculture, pêche et forêt) augmenteraient de 5,8% au lieu d’une baisse de 9,3% en 2012, tandis que les activités non agricoles accuseraient, elles, un léger ralentissement à 4,1% au lieu de 4,3% en 2012.

La croissance prévue pour 2013 reposerait sur une demande intérieure plus vigoureuse qu’elle ne le serait en 2012. Ceci en raison d’une hausse plus forte qu’en 2012 à la fois de la consommation des ménages (+4,5%) et de l’investissement (7,1%).

Mais ce modèle de croissance semble avoir atteint ses limites. Et le patron du HCP, Ahmed Lahlimi, qui a déjà soulevé cette problématique dans ses précédentes sorties, y revient une fois de plus. Il estime, en substance, qu’avec le niveau actuel de la consommation, et, plus globalement, de la demande intérieure, couverte à hauteur de 44,6% par les importations (au lieu de 43% en 2011 et 39% en 2010), alors que, dans le même temps, les exportations croissent à un rythme lent, en tout cas moins rapide que les importations, le financement de l’économie risque de devenir problématique à plus ou moins brève échéance. L’écart entre l’épargne et l’investissement, qui reflète le déficit du compte courant de la balance des paiements commence en effet à atteindre des niveaux qui peuvent rapidement s’avérer insoutenables (voir graphes). D’autant que ce déficit externe se trouve jumelé avec le déficit interne, celui des finances publiques.

Avec l’aggravation prévue du déficit du compte courant, la contraction des avoirs extérieurs qui en découlerait, affecterait les capacités d’importations du pays et pourrait même menacer le secteur bancaire en raison de l’exacerbation des tensions sur les liquidités qui sont déjà à l’œuvre depuis quelque temps. Ahmed Lahlimi ne s’embarrasse même plus d’euphémisme pour prévenir contre ce qui lui paraît être un danger auquel il faut faire face rapidement : les déséquilibres macroéconomiques actuels ne pourraient perdurer, selon lui, sous peine de voir se rééditer la situation que le pays a connue au début des années 80. Sans le dire en ces termes, le Haut commissaire au plan met en garde contre un retour forcé à l’ajustement structurel (PAS) de 1983. On sait que les chemins qui y mènent, ce sont toujours les problèmes de balance des paiements. Au vu des prévisions de déficit à ce niveau, le Maroc semble emprunter ce chemin, ce pourquoi M. Lahlimi suggère un débat national sur le sujet.