Pourquoi Bank Al-Maghrib a augmenté le taux de la réserve monétaire

Depuis le 23 juin, le taux de la réserve obligatoire est passé de 2% à 4%. Quelque 9 milliards de DH supplémentaires se trouvent ainsi gelés. Les banques sont en situation de surliquidité structurelle, le crédit croît faiblement et l’inflation reste maîtrisée…

Le conseil de Bank Al-Maghrib (BAM), au cours de sa deuxième réunion trimestrielle de 2016, tenue le 21 juin, a pris une décision qui, en apparence, s’explique difficilement : il relève le taux de la réserve monétaire de 2% à 4%, alors que, dans le même temps, tout le monde, lui le premier, se plaint de ce que les crédits à l’économie, et singulièrement les crédits aux entreprises non financières, évoluent faiblement. Habituellement, c’est lorsque le crédit explose que cet instrument de politique monétaire est activé ; le but ultime étant, en réduisant la quantité de monnaie, de lutter contre l’inflation ou d’en prévenir la montée. On en est bien loin.

Actuellement, la situation monétaire se caractérise, d’un côté, par «une amélioration structurelle de la liquidité bancaire», dixit la banque centrale, et de l’autre côté par une faiblesse du crédit bancaire au secteur non financier (+0,7% sur les quatre premiers mois de 2016 et +2,7% estimé pour l’ensemble de 2016). Le besoin de liquidité du système bancaire, qui était de 16,5 milliards de DH en moyenne sur l’année 2015, retombe à 2,4 milliards à fin mai 2016, et pour 2016 et 2017, BAM anticipe même un excédent de liquidité. Les taux d’intérêt, eux, sont globalement sur une tendance baissière : 2% sur le marché interbancaire, à partir de 1,6% sur le marché des adjudications des bons du Trésor et une moyenne de 5,5% pour les crédits bancaires.

L’inflation, quoi qu’en pensent certains, reste modérée voire faible. Mesurée par l’indice des prix à la consommation (IPC), elle s’est établie à 1,3% sur les cinq premiers mois de 2016. Mais BAM, lors de sa réunion du 21 juin, réévalue le niveau de l’inflation pour l’année 2016: celle-ci se situerait selon lui à 1,6% au lieu de 0,5% prévu lors de son conseil de mars dernier. Cette accélération s’expliquant surtout par la hausse des prix des produits volatils. L’inflation sous-jacente, par contre, demeure faible : 0,6% pour l’exercice 2016. En réalité, même à 1,6%, l’inflation globale resterait exactement au même niveau atteint en 2015 ; elle serait donc en stagnation.

S’il faut résumer, de manière un peu triviale, la situation présente, on pourra dire à peu près ceci : il y a beaucoup d’argent dans le circuit, le prix de cet argent est globalement correct et même bon marché pour certaines clientèles, et néanmoins les banques ont du mal à trouver emprunteurs ! Au-delà des raisons macroéconomiques comme le ralentissement de la demande intérieure, microéconomiques comme l’allongement des délais de paiement, les problèmes internes des banques (manque de compétences, systèmes d’information parfois inadaptés…) ne doivent pas être tout à fait étrangers à cette atonie du crédit. Mais quelles que soient les causes du ralentissement, le fait est que dans pareil contexte, l’inflation, elle aussi, ne peut qu’être faible et elle l’est.

Quel sens alors donner à la décision de BAM d’augmenter le taux de la réserve monétaire, c’est-à-dire, dans les faits, de geler une portion supplémentaire des dépôts des banques de quelque 9 milliards de DH, de sorte que le montant de la réserve obligatoire sur la période allant du 23 juin au 20 juillet 2016 monte à 18,5 milliards de DH ? Visiblement aucun, mais ce n’est pas l’avis des spécialistes des marchés financiers. Pour l’un d’entre eux, «il s’agit là, en fait, d’une reprise en main par Bank Al-Maghrib de sa politique monétaire». Dans un contexte de surliquidité, explique-t-il, «sa politique monétaire ne servait plus à rien, puisque les taux d’intérêt dans certains marchés sont largement en dessous du taux directeur. Et face à cela, la banque centrale ne pouvait pas ne pas réagir comme elle l’a fait». Mais si notre interlocuteur estime nécessaire l’intervention de la banque centrale à travers l’augmentation du taux de la réserve monétaire, cela ne l’empêche pas de considérer qu’il y a encore de la marge pour une baisse du taux directeur. «Je pense que l’on n’a pas fini avec la baisse des taux, et néanmoins il fallait au préalable que Bank Al-Maghrib fît ce qu’il a fait».

Un message aux banques

Clairement, ce réajustement du taux de la réserve monétaire, même s’il fait partie de la panoplie des instruments de politique monétaire dont dispose la banque centrale, apparaît tout de même comme un message aux banques, les invitant à réorienter le crédit vers la sphère de production. Et le fait que BAM promet de rémunérer la réserve obligatoire additionnelle des banques qui auront fait des progrès dans la distribution des crédits aux entreprises non financières (voir encadré), semble corroborer cette idée.

Faut-il comprendre par là que les banques sont peu enclines à financer les entreprises du secteur productif, préférant plutôt les placements sûrs comme les bons du Trésor par exemple? Mais d’un autre côté, la demande qui s’exprimerait à ce niveau est-elle vraiment solvable? «Ne vous inquiétez pas, les “gros” n’ont aucun problème pour obtenir des crédits, et à des taux très intéressants. Le problème se pose pour les petites entreprises et les particuliers à faibles revenus», assure un banquier. Il faut avouer que ce langage n’est pas nouveau. Il est ressassé depuis des années. Question : Puisque ce constat est le même depuis des années précisément, qu’est-ce qui fait que le crédit, lui, ne connaît pas cette constance, puisqu’il a pu croître à des rythmes élevés certaines années ? Est-ce parce que l’on a épuisé le réservoir des finançables ? Les banques n’ont-elles plus rien à faire pour améliorer leurs systèmes d’informations, de scoring, donc d’une meilleure connaissance des candidats au crédit ? Les taux d’intérêt, dans un contexte de chômage à 10% de la population active et de croissance économique plutôt chétive, sont-ils adaptés à la demande? Comment expliquer le déphasage entre la sphère financière jouissant d’une santé robuste et la sphère réelle où véritablement il y a à boire et à manger ? En d’autres termes, comment se fait-il que les banques réalisent des profits conséquents (tant mieux pour elles), alors que ceux par lesquels et pour lesquels elles existent sont globalement en difficulté ?

Quand l’activité tourne au ralenti, comme cela semble être le cas pour l’année 2016 avec une croissance prévue à 1,3%, un taux d’intérêt bancaire moyen de 5,5% est-il adapté à la situation ? En France, par exemple -même si comparaison n’est pas toujours raison- les taux immobiliers sur les durées de 15 ans et 20 ans s’établissent respectivement à 1,65 % et 1,90% au 3 juin 2016. Au Maroc, les crédits immobiliers sur les trois premiers mois de 2016 sont en moyenne de 5,59%. Selon la Banque de France, le taux d’intérêt moyen des crédits d’un montant unitaire inférieur à 250 000 euros (environ 2,7 millions de DH) accordés aux sociétés non financières s’établit à 2,3% en mars 2016. Le taux débiteur des crédits à l’équipement au Maroc au premier trimestre ressort à 5,54% contre 4,76% au quatrième trimestre de 2015.

Cela dit, le problème du ralentissement du crédit au Maroc ne s’en trouve pas pour autant complètement élucidé. Il n’est pas démontré en effet que ce ralentissement est lié, en totalité ou en partie, à la seule question du niveau des taux d’intérêt. Tout le monde se rappelle que le crédit, à certaines périodes, a pu enregistrer des taux de croissance à deux chiffres alors même que les taux d’intérêt étaient plus élevés qu’aujourd’hui. Mais c’était surtout vrai lorsque tout le monde se ruait sur l’immobilier. La situation a changé depuis… 

Le taux de la réserve monétaire a été porté à 4% au lieu de 2% depuis le 25 mars 2014. Mais BAM précise que ce taux pourrait aller jusqu’à 5%, suivant l’évolution de la liquidité. Cette réserve obligatoire, d’un montant de 18,5 milliards depuis le 23 juin, soit le double de ce qu’elle était avant cette date, ne sera pas rémunérée. Toutefois, pour «les banques dont la progression de l’encours des crédits aux entreprises non financières au cours du deuxième trimestre 2016 est supérieure à la moyenne réalisée par l’ensemble de la place bénéficieront d’une rémunération de 0,75% sur la réserve obligatoire additionnelle» (cf. communiqué de BAM du 22 juin 2016).