Plan, croissance, emploi, prévisions pour 2005 : Lahlimi dit tout

Le plan quinquennal 2000-2004 touche à sa fin, il n’y en aura pas d’autres au cours des deux prochaines années.
Deux problèmes majeurs menacent sérieusement l’économie : la faiblesse de la croissance et le creusement du déficit budgétaire.
Selon les calculs du Commissariat au Plan, la croissance en 2005 sera inférieure aux 3% prévus par Fathallah Oualalou dans la Loi de Finances.

Celui qui fut le bras droit de Abderrahmane Youssoufi dans le gouvernement d’alternance et, disait-on alors, le Premier ministre bis, est réputé pour son franc-parler. Il aime à nommer les choses par leur nom et il le fait d’autant plus aisément qu’il ne dépend (ou presque) d’aucune chapelle partisane. En tant que Haut commissaire au Plan, Ahmed Lahlimi a sa vision, parfois critique, de l’économie nationale et il ne se prive pas de le dire. Pour les lecteurs de La Vie éco, il livre en exclusivité les résultats de l’évaluation du Plan 2000-2004, les perspectives de croissance en 2005, décortique la relation entre croissance et emploi et souligne les réformes nécessaires pour une plus grande compétitivité de l’économie marocaine.

La Vie éco : L’objectif de croissance annuelle retenu dans le Plan 2000-2004 était de 5 %. Il semble qu’il n’a pas été atteint. Quelles en sont les causes ?
Ahmed Lahlimi : Effectivement, l’objectif de 5 % ne sera pas atteint. Le taux de croissance serait en moyenne annuelle de 3,8 % durant la période du Plan. Supérieur à la moyenne de la décennie 90 où il était de 2,3 % mais en deçà de la performance réalisée durant la seconde moitié des années 80 où il était de 4,7 %.
Les raisons ? Elles sont complexes. Disons, d’abord, que le Plan 2000-2004 a été sous-tendu par un cadre macro-économique qui a retenu un objectif de croissance trop volontariste. Visiblement, il ne tenait pas compte de la capacité du pays à réaliser les réformes socioéconomiques et institutionnelles adéquates ni des délais nécessaires à ces réformes pour produire leurs effets sur les déterminants de la croissance. De ces déterminants, retenons seulement les deux principaux qui étaient, selon le Plan, censés être les moteurs de la croissance, à savoir l’investissement et les exportations. Le taux d’investissement a été de 24 % contre 28 % prévus au terme du Plan. Les exportations de marchandises ont progressé, en volume, de 3 % contre 5,6 % prévus.
Par ailleurs, parmi les réformes prévues par le Plan en termes de gouvernance et d’amélioration de l’environnement macroéconomique et du monde de l’entreprise, beaucoup ont, certes, été réalisées. Mais d’autres sont restées à l’état de projet (je pense notamment, et entre autres, à la réforme de la fiscalité, du sytème de compensation ou encore de l’administration) ou ont accusé du retard dans leur mise en oeuvre et n’ont donc pas produit tous les effets qui en étaient attendus, comme par exemple la loi sur la concurrence, la Charte nationale de la promotion de la PME ou encore le code du travail, etc.

Quelle a été la part de l’agriculture, par rapport à l’industrie ou aux services dans les résultats obtenus ?
L’agriculture a progressé d’un taux de 6,9 % en moyenne annuelle, bien supérieur aux 3,4 % prévus par le Plan, en raison notamment de la succession de bonnes campagnes agricoles des dernières années. Sa part dans le PIB a dépassé les prévisions de 2 points. Elle est passée de 13,7 % en 1999 à 15,8 % en 2004. Le secteur secondaire, qui constitue l’essentiel de la croissance, ne s’est pas, quant à lui, démarqué du sentier tendanciel du passé. Sa progression s’est limitée à 3,2 %, taux en retrait par rapport à l’objectif de 4,8 % retenu par le Plan. Le secteur tertiaire, de son côté, n’a enregistré qu’une progression de 3,4 % au lieu de 5,5 % prévus, en raison de la morosité de l’activité des services marchands dont la hausse n’a pas dépassé 3,2 % contre 7,7 % ciblés par le Plan. C’est ainsi, qu’en moyenne annuelle, la part de ces deux secteurs est restée quasi stable durant la période du Plan (86 % du PIB).

Le niveau de croissance du PIB reste faible. Quelles réformes, selon-vous, faut-il entreprendre pour arriver à des niveaux plus élevés ?
Substantiellement, celles qui étaient déjà prévues par le Plan, avec, cependant, une plus grande célérité et une meilleure cohérence dans leur mise en œuvre, notamment en matière de modernisation de l’administration et de la justice, de promotion de l’Etat de droit dans le monde des affaires et de mise à niveau de l’entreprise.
Cette mise à niveau, dont on n’a pas cessé de parler depuis plusieurs années, me semble être, encore, au cœur des impératifs de l’heure. Elle a besoin qu’on en définisse avec rigueur la stratégie, qu’on en décline des actions ciblées sous forme de programmes cohérents et qu’on en délimite clairement la responsabilité institutionnelle de mise en œuvre. Elle appelle un ciblage prioritaire des PME aussi bien dans l’industrie et les services que dans l’agriculture que l’on a souvent tendance à exclure de son champ opérationnel.
La mise à niveau sera globale ou ne sera pas.

L’agriculture impacte grandement l’activité économique, mais son rendement est très largement tributaire de facteurs exogènes. Une réforme agraire s’impose-t-elle ?
L’agriculture reste dominée par le poids du secteur bour et, de ce fait, par les effets des fluctuations climatiques. Par ailleurs, ses structures socio-économiques de production la condamnent à une très faible productivité.
Quelle que soit la variation de la production agricole, ses capacités d’externalisation et, par conséquent, son effet d’entraînement sur les autres activités économiques restent faibles et quasi stagnants depuis des décennies. Ceci exprime la faible intégration du secteur agricole dans l’économie nationale et montre clairement que les structures juridiques, socio-économiques et technologiques qui encadrent aujourd’hui l’exploitation des terres agricoles ont atteint les limites de leurs capacités d’innovation. Je ne pense pas, dans ces conditions, que l’on puisse faire l’économie d’une réforme structurelle profonde du secteur.

Plus généralement, quels sont, selon vous, les secteurs porteurs que les pouvoirs publics devraient favoriser pour améliorer la compétitivité de l’économie nationale ?
Ce sont, d’une manière générale, ceux qui créent le plus de richesse et d’emplois et qui ont un potentiel de compétitivité garantissant la soutenabilité de leur développement.
Je pense par exemple au tourisme et à l’artisanat ou encore aux industries électroniques. Il en est de même des secteurs d’activités qui peuvent jouer un rôle de levier dans la modernisation de l’économie nationale et son intégration comme par exemple les technologies de l’information. Seule une étude approfondie et anticipative des sources de croissance et des avantages comparatifs permettrait d’éclairer les choix à effectuer.
Dans tous les cas, l’intelligence étant, de toute évidence, la ressource la mieux partagée du monde, la priorité dans ces choix devrait revenir au pari sur l’économie du savoir. C’est là, me semble-t-il, le secteur porteur par excellence.

Le Maroc crée peu d’emplois par rapport à la demande qui s’exprime sur le marché du travail. Faiblesse et caractère erratique de la croissance ? Faible corrélation entre croissance et emploi ? Ou les deux à la fois ?
Dans tous les pays qui se sont engagés dans le processus d’adaptation de leur appareil de production au contexte de libéralisation et d’ouverture des économies, une faible corrélation marque les rapports entre emploi et croissance. L’étude que nous menons au HCP sur la croissance et l’emploi montre que le Maroc, où l’élasticité emploi/croissance ne dépasse pas 0,7, subit avec plus de conséquences humaines ce phénomène. Le secteur agricole reste dominé par le sous-emploi et l’emploi non rémunéré en raison de ses structures de production comme je l’ai évoqué. Le secteur secondaire a tendance, quant à lui, à recruter de moins en moins quand il ne se déleste pas d’une partie de sa main-d’œuvre. Et cette tendance devrait persister pendant un certain temps, tant que le secteur n’aura pas atteint une croissance de croisière. Les potentialités les plus fortes en matière de création d’emplois sont, aujourd’hui, l’apanage des activités des services marchands dominées principalement par un secteur informel pléthorique caractérisé par la mobilité et la flexibilité, ce qui permet plus facilement l’accès à l’emploi d’une main-d’œuvre de faible qualification professionnelle.
La nécessaire modernisation de l’agriculture et la mise à niveau de nos entreprises dans les autres secteurs seront, à n’en pas douter, de plus en plus capitalistiques et utilisatrices de technologie peu exigeante en main-d’œuvre de cette catégorie non-qualifiée. Cette constatation nous conduit au cœur de la problématique de la qualité de l’enseignement et de la formation qui doivent répondre à des objectifs définis non pas par référence aux besoins historiques mais par anticipation de l’évolution des marchés. Elle nous ramène également au cœur de la problématique de la croissance. Si, d’ici 2009, celle-ci reste sur son sentier tendanciel, les projections faites par les experts de l’emploi au sein du HCP montrent qu’avec un taux d’activité restant au même niveau qu’en 2003, le taux de chômage atteindrait 13,2 %. Il faudrait, dans les mêmes conditions, un taux de croissance de 5,5 % pour qu’il baisse à 7,1 %. Avec un taux d’activité évolutif passant de 53 % en 2003 à 54,5 % en 2009, les taux de chômage en 2009 seraient de 15,6 % en cas de croissance tendancielle et de 9,7 % si la croissance s’accélérait pour atteindre un rythme annuel de 5,5 %. Ces projections confirment la rigidité des rapports entre l’emploi et la croissance. C’est dire l’importance de la croissance dans la résolution de la problématique du chômage.

Selon certaines «informations», le prochain plan quinquennal n’aura lieu qu’en 2007. Quelles en seraient les raisons ?
Notre planification doit s’adapter aux exigences de l’évolution que connaît notre pays et tenir compte des mutations qui impactent son environnement international. Ceci implique une nouvelle orientation de notre système de planification qui doit privilégier la démarche prospective. Il doit y inscrire les objectifs nationaux et sectoriels définis par des plans à moyen terme à caractère stratégique. Il doit se baser sur un système de production statistique capable de fournir une information complète, actualisée et conforme dans ses concepts et ses méthodes aux normes internationales. Il doit développer sa fonction d’organe national d’évaluation de nos performances socio-économiques et de l’efficacité de notre dépense publique.
Nos programmes en 2004 et 2005 sont consacrés à la réalisation de l’arsenal d’études et d’outils d’affinement de nos méthodes ainsi qu’à la mise à niveau de notre système d’information nationale statistique. Maintenant, quelles seront les années de départ et d’horizon du prochain plan ? C’est aux institutions nationales compétentes d’en décider.

Quelles perspectives pour 2005 et, si possible, au-delà ?
Le budget économique 2004 a prévu un taux de croissance de 3,5 % contre 3% qui était à la base de la Loi de finances de la même année. Pour 2005, le budget économique exploratoire était beaucoup plus pessimiste puisqu’il prévoyait un taux de 2,5 %. Les travaux en cours au sein du HCP pour l’établissement du budget économique prévisionnel pour 2005, tenant compte des dispositions de la Loi de finances que le Parlement est en train d’adopter, donnent un taux plus élevé bien qu’en deçà du taux de croissance retenu par celle-ci. Le niveau des investissements et de la croissance des secteurs non agricoles s’amélioreraient, cependant, du fait que les effets des réformes entreprises au cours du Plan commenceraient à se faire sentir et devraient améliorer, selon nos prévisions, le taux de croissance en 2006.

La prévision de croissance (3 %) sur laquelle le gouvernement a bâti son projet de Loi de finances pour 2005, vous paraît-elle réalisable ?
Les données de 2004 et les hypothèses adoptées par le budget économique pour l’année 2005 nous amènent, comme je vous le disais, à des prévisions plus faibles. Maintenant, nous espérons, sans fondements raisonnables, que les conditions nationales et internationales nous apporteront de bonnes surprises et nous conduiront à revoir nos prévisions. De ces prévisions, ce qui néanmoins semble se dégager de plus préoccupant, c’est le creusement tendanciel notable des déficits budgétaires. D’où l’urgence des réformes tant attendues des finances publiques.

L’agriculture a progressé d’un taux de 6,9 % en moyenne annuelle, bien supérieur aux 3,4 % prévus par le Plan, en raison notamment de la succession de bonnes campagnes agricoles. On ne peut en dire autant de l’industrie ou des services qui ont enregistré des taux respectifs d’à peine 3,4% et 3,2%

Ce qui semble se dégager de plus préoccupant, c’est le creusement tendanciel notable des déficits budgétaires. D’où l’urgence des réformes, tant attendues, des finances publiques.

Ahmed Lahlimi Haut commissaire au Plan
«Quelle que soit la variation de la production agricole, son effet d’entraînement sur les autres activités économiques restent faibles. Je ne pense pas que l’on puisse faire l’économie d’une réforme structurelle profonde du secteur».